LES FANTAISISTES
Mais la semence était jetée. « L'envoûtement » avait désormais ses lettres de grande naturalisation dans la presse parisienne, et le public, amoureux du merveilleux par dessus tout, s’inquiéta des « praticiens » capables d'envoûter, qui un mari, qui une belle-mère, qui un concierge.
Nous ne voulons pas revenir encore sur l’absurdité des prétentions émises par ces « professionnels » s’efforçant d’agir sur tout le monde sans exception ; mais nous avons eu la curiosité de faire une enquête personnelle, et nous allons en donner les résultats en garantissant l'authenticité des principaux renseignements que nous fournirons.
Nous allons donc passer en revue « l'envoûteuse d'amour », « le professeur d’envoûtement », « la
magicienne qui guérit les envoûtés », « le gentleman intervieM^er » et enfin la « fanatique qui veut quand même envoûter son mari ».
L’ENVOUTEMENT D’AMOUR
Quartier des Halles, petite rue obscure, vieille maison.
On monte un escalier sombre ; on sonne au premier, devant une large porte garnie de multiples
Une vague figure entrevue à la vitre d une chambre donnant sur la cour et permettant d’apercevoir la visiteuse ; puis la porte est ouverte. C’est la.
Pas de bonne ; la magicienne fait elle-meme le service c’est plus sûr contre les indiscrétions. On entre après un petit corridor, dans une vaste piece bien éclLée. Au milieu, une grande table ou s empilent une foule de jeux de cartes de tourtes diinensions Dans les coins, deux ou trois meubles de bois doré souvenirs d’une existence somptueuse sup- Irtint des assiettes et des plals'de terre de fer Dans la cheminée un fourneau allume sur lequel mijote le dîner de tout à l’heure.
p’estpour les cartes, madame.
Non, madame, c’est plus sérieux; je voudrais savoir si l’on peut forcer un homme a epouser une femme - une de mes bonnes amies qui n ose pas
venir elle-meme.
— Parfaitement, madame, Tenvoùtement d amour. Voulez-vous partalisman, par le cierge béni, par le cœur de veau ou par la colombe ?
Mais.je ne sais... quelle est la différence?
— Le talisman c'est cinq francs, le cierge dix francs, le cœur de veau ou la colombe vingt francs, plus le dérangement s'il faut aller à domicile.
— Les moyens de mon amie lui permettraient d'aller jusqu’à dix francs. Je choisirai donc le cierge. Mais êtes-vous sûre de la réussite ?
— Nous allons voir, madame. Coupez, tirez sept cartes de la main gauche^ en pensant à l’opération. Bien. Voici l'homme, distingué ma foi, hésitation, grand désir, obstacle de la part d'une méchante femme. Victoire. C’est trois francs, madame, et les cartes vous promettent la réussite. Car il s'agit de vous, n’est-ce pas ?
— Oui, madame, je l’avoue. Mais c’est étrange comme vous voyez bien. Homme distingué, — obstacles. C’est étonnant. —Voilà les trois francs, Madame, et merci. Quand faut-il que je revienne?
— Nous sommes aujourd’hui jeudi, revenez demain vendredi à cinq heures, mais après avoir fait ce que je vais vous dire :
Le matin vous achèterez un cierge de un franc sans marchander, telle rue — tel numéro. — Ensuite vous irez à la messe et présenterez votre cierge vers l’autel quand le curé bénira les fidèles. Avezvous un gant de la personne mâle ?
— Non, madame, mais j’ai des lettres ?
Bien. Vous envelopperez le cierge dans les
lettres jusqu'au soir et vous me l'apporterez à l'heure convenue.
— C'est entendu. A demain et merci mille fois. Que vous êtes bonne, madame! Au revoir et merci encore.
— N'oubliez pas la petite pièce de dix francs. Il est indispensable quelle soit en or ; les écus nous gêneraient pour l’opération. Au revoir. N'oubliez pas cinq heures, demain, jour de Vénus. Prenez garde au bas de l'escalier; il y a encore deux marches.
Le lendemain, cinq heures.
— Ah ! c'est vous, madame, qui êtes venue hier. J'ai eu peur d’être en retard. Figurez-vous que j'arrive de chez la duchesse de ***, qui me protège et me consulte dans toutes ses entreprises. Elle a même prié son cocher de me conduire jusque chez moi, de peur de me voir en retard. Avezvous le cierge ?
— Voilà, madame.
— Parfait. Posons ce cierge là, sur la cheminée. Maintenant allumons-le ; mais plaçons la pièce d'or sous le cierge, pour attirer les influences du soleil ; car l'or et le soleil, c’est la même chose, madame, et je connais les 365 planètes qui dominent l'année'. Avez-vous la pièce d’or ?
— Voici, madame. ^
— Très bien. Le cierge est allumé, la cire commence à fondre. Disons les prières, je dis toujours le grand évangile de saint Jean ; mais auparavant baptisons. Quel est le nom du sexe masculin?
— Jules.
— Et du sexe féminin ?
— Hortense.
Cierge béni... — donnez-moi la main... là,
comme cela, et pensez fortement à la personne. Cierge béni, ta cire est plus résistante que les obstacles qui séparent Jules de mon amour, et cependant ta cire va fondre à ta lumière, comme les obstacles s’écrouleront devant mon affection... Ta cire, je la baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, du nom de mon bien aimé Jules.
Obéis, au nom de la grande prière de saint Jean. — Maintenant, madame, pendant que la cire va fondre, nous allons dire ensemble l’évangile. Voici ma bible. Là. Voilà la page. Lisez avec moi . Au
COMMENCEMENT ÉTAIT LE VeRBE .J EAN A DONC