RENDU TÉMOIGNAGE DE LUI ET A CRIE DISANT
(( Jules, tu es dès maintenant uni à Hortense par la vertu de la grande prière mystérieuse de saint Jean. »
Voilà; madame. C’est fini pour aujourdhui.
Plantez une épingle dans le cierge... là, le plus haut possible. C’est bien. Maintenant écoutez-moi bien.
— Oui, madame, je suis tout émue et je sens que je vais réussir.
— Certainement, madame, et voici ce que vous
allez faire. Rentrée chez vous, vous allumerez le cierge tous les jours à cinq heures pendant dix minutes^ et vous direz la grande prière de saint Jean en disant bien après : Jean a crié disant :
(( Jules^ lu es dès mainlenanl uni...^ etc. » N’oubliez pas ces paroles. Vous ferez cela neuf jours de suite, en plantant chaque jour une nouvelle épingle que vous ôterez après l’opération et que vous garderez précieusement.
Le neuvième jour vous éteindrez le cierge et vous piquerez Jules au doigt avec la dernière épingle.
— Mais, madame, je n'oserai jamais.
— C’est indispensable pour l'opération. Dites à M. Jules que vous avez parié, que c’est un gage... que sais-je ? Vous êtes intelligente, vous trouverez. Quand il sera piqué et que la goutte de sang sera sortie, regardez-le fixement dans les yeux et vous serez obéie. Du reste, si vous avez besoin d’autres renseignements, vous pourrez venir. Nous consulterons les cartes, et si Jules résiste, nous le forcerons bien à vous aimer avec le cœur de veau.
— Oh, madame, ce serait terrible. Mais j"ai confiance,; je vais faire tout ce que vous m’avez dit. Merci encore, je suis bien heureuse, et je donnerai votre adresse à toutes mes amies. Mais je songe encore combien vous êtes clairvoyante : un homme distingué, des obstacles, comme c’est bien cela. Au revoir, madame. Est-ce que cette opération servirait pour un autre homme ?
Non, madame, revenez dans ce cas, sans quoi
vous manqueriez sûrement. Chaque jour a sa planète et je les connais toutes.
— Au revoir et merci encore, madame. Vous
m’avez sauvé la vie. Au revoir.
Telle est la transformation moderne de 1 envoûtement à l’usage des petites bourgeoises sentimentales ou des jeunes ouvrières timides. Nous ne dirons pas au lecteur une chose qu’il a déjà comprise, à savoir qu’il s’agit dans cette expérience de donner de l’audace à une femme qui n en a pas, et que tout pourrait se réduire à la rigueur à l’humide regard du neuvième jour. Quant à la magicienne, c’est une personne d’une intelligence très grande, ancienne directrice d’institution, assez jolie et encore assez jeune, petite, très vive et parlant avec rapidité, entremêlant toutes ses expériences de mysticisme religieux et d’appât du gain, 1 un poussant l’autre. Mais le cœur est resté excellent et la magicienne rendra très volontiers service à plus malheureuse qu’elle. Car c’est une terrible ecole de psychologie que le cabinet d’une cartomancienne, qui remplace pour beaucoup de femmes le confessionnal délaissé.
Quelle différence cependant entre cet envoûtement enfantin par le cierge bénit et les horribles
rites de la sorcière de jadis. Lisez plutôt cette description tiree du volume déjà cité de M. Stanislas de Guaita* :
Le volt (du latin vuUus, effigie) de l'envoûtement magique est la figure modelée en cire du personnage dont on veut la perte. Plus la ressemblance est parfaite, plus le maléfice a chance de réussir. Si dans la composition du volt le sorcier peut faire entrer, d'une part quelques gouttes de saint-chrême ou des fragments d'hostie consacrée, d'autre part des rognures d ongle, une dent*, ou des cheveux de sa future victime, il pense que ce sont là autant d’atouts dans son jeu. S'il peut dérober à celle-ci quelques vieux e/fets, qu'elle ait beaucoup portés, il s'estime heureux d’}’ tailler l’étoffe dont il habillera la figurine, le plus possible à l'instar de son vivant modèle.
La tiadition piescrit d administrer à cette poupée ridicule tous les sacrements qu'a pu recevoir le destinataire du sacrilège ; Baptême, Eucharistie, Confirmation, Prêtrise et jusqu'à l'Extrême-Onction, si le cas y échoit. Puis l’exécration se pratique en lardant cet objet d'art d'épingles empoisonnées, avec une grande explosion d'injures pour exciter à la haine, ou bien en l’écorchant, à certaines heures fatidiques, au moyen d’éclats de vitre ou d’épines venimeuses, toutes dégouttantes de sang corrompu.
« Un crapaud auquel on donne le'hom de celui qu'on
' Le Temple de Satan, Paris, 1891, p. 185.
D où cette locution populaire de.menace, qui est devenue une vague formule de haine ouisimplement de rancune : QiTil prenne garde, j’ai une dent contre lui (St. de G.'
désire envoûter remplace aussi parfois le volt en cire ; mais les cérémonies imprécatoires demeurent identiques. Une autre recette veut qu’on lie le crapaud vivant avec des cheveux qu'on s’est procuré d’avance ; après avoir craché sur ce vilain paquet, on Venterre sous le seuil de son ennemi^ ou en tout autre endroit qu'il fréquente tous les jours par nécessité^.
LE PROFESSEUR D'ENVOUTEMENT
A Montmartre, tout en haut d'une longue rue montante, une grande maison moderne. Sur les indications du concierge, on gravit cinq étages et l'on arrive suant et soufflant devant la porte du « professeur ».
* On trouve dans un livre imprimé en IGIO sous le titre : Le second jour des caniculaires, l’histoire d'une honnête femme qui avait été menacée par une sorcière, « Peu de jours après, cette honnête femme se sentit cruellement atteinte de grandes douleurs de ventre ; il lui sembla qu'on lui perçait le ventre de part en part, si bien qu’elle gémissait amèrement et par ses plaintes inquiétait ses voisins. Or, comme plusieurs la venaient voir pour la consoler, entre autres un potier y vint qui assura que sa voisine était ensorcelée, et fit fouiller au seuil de la porte pour voir s’il n’y avait pas quelque charme: on y trouva une image qui avait une palme de longueur, laquelle estoit transpercée des deux cotés avec une aiguille. On prend le sortilège et l’on jette le tout au feu : alors la patiente se trouve allégée de son mal. »
M. Edouard Dubus, dans le Figaro du 29 janvier 1893, dit que dans l’Amérique du Sud on enterre également le crapaud servant de volt sous le seuil de la maison de son ennemi. « Celui-ci mourra étouffé, comme si l’air se solidifiait tout à coup autour de lui et l’enserrait de même que la terre enserre la malheureuse bête. »
Au coup de sonnette, une bonne vient ouvrir et introduit le visiteur dans un cabinet de travail curieusement décoré. Sur les murs d’étranges figures kabbalistiques, des triangles et des spirales s’entrecroisent bizarrement dans de vives oppositions de couleurs, des cercles mobiles couverts d'écriture et des caractères astrologiques. Comme meubles, une table d’ébène occupant le coin de droite, contre la fenêtre ; une assez jolie bibliothèque à gauche, une autre table au milieu de la pièce, quelques chaises et deux fauteuils. En somme intérieur sérieux et indiquant plutôt des goûts artistiques.
Le « professeur » paraît. Figure mélancolique et intelligente, la voix grave, les yeux scrutateurs sous le binocle ; l’aspect général est sympathique. On cause.
Une vie de luttes opiniâtres et de travail acharné avec la malechance au bout de chaque entreprise, et l'espérance plus forte après chaque échec, tel est le résumé de l’existence qui a conduit ce travailleur de l'idée à l'étude des sciences occultes, dont il s'intitule modestement professeur. Le professorat devrait impliquer comme première condition l’existence d’une profession distincte de l’occupation, la première permettant de subvenir aux frais matériels, la seconde à la satisfaction de l’étude, qu'on sent très aimée par celui qui vous parle. C’est là du reste le seul reproche qu'un puritain pourrait adresser au professeur d’aujourd’hui,
maître en prestidigitation hier, car il faut combattre dur, à Paris, pour élever une famille. Entré avec défiance, on est bientôt pris de sympathie pour ce lutteur que les hasards de l'étude ont amené à professer « l’envoûtement », et l’on écoute avec intérêt les développements qu'il expose et qui sont extraits de quelques-uns des grimoires qu'on aperçoit dans la jolie bibliothèque de gauche.
Et l’on songe, en descendant l'escalier, que voilà encore une des curieuses productions écloses sous l'instigation du journalisme parisien.