L'AVENIR DE LA FOI
La foi est nécessaire. Mais une foi est-elle encore possible? Si l'humanité ne pouvait vivre sans croire et qu'elle fût impuissante à croire désormais, ce serait donc la fin inévitable?
Résumons ici les caractères de la foi ancienne, défînissons-la nettement; et nous chercherons si le présent peut nous fournir l'équivalent de ce qui a joué un si grand rôle dans le passé.
La foi religieuse nous est apparue comme l'unité vivante d'une doctrine, d'une morale et d'un culte : c'est une conception des choses qui, s'imposant à l'esprit, se traduit en principes d'action, règle les rapports des homnies entre eux et avec l'univers. Ou encore, la
foi, c'est Taffirmation — plus ou moins inconsciente — de Tunité de TÉtre; c'est l'explication théorique — plus ou moins grossière, provisoire — de cette unité; et c'est, dans la conduite, l'application de celte théorie.
Et maintenant, efforçons-nous de préciser les conclusions où peut, où doit, selon nous, parvenir à cette heure un esprit que le problème de la destinée tourmente, que la crise de la foi inquiète, mais qui ne s'inquiète pas, pour ainsi dire, à vide, qui étudie el qui médite.
Pour répondre à la question qu'il se pose :
Quel est le sens de la vie? — il cherche à recueillir en lui, dans la mesure de ses forces, la totalité du savoir humain. Et de ce savoir il détermine la valeur, il établit la portée, il fait, en un mot, la critique.
Commencer par le doute, le doute absolu, -^ non pas sur la possibilité de savoir quel-
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que chose, mais sur la possibilité de rien savoir à fond, — et procéder à la critique de l'esprit, telle est l'attitude qui, depuis Descartes, caractérise le penseur et le distingue du pur savant. Dans la recherche de la vérité, le point de départ est le doute méthodique; et la méthode à suivre consiste essentiellement dans la critique.
Mais c'est une question capitale que de savoir comment il faut accomplir ce travail critique. — Si le penseur mesure les forces de l'esprit avec les seules ressources de son esprit, sa conclusion, toute personnelle, sera nécessairement contestable : en fait, les diverses critiques ont donné des résultats divers; elles ont fait éclater des contradictions entre les pensées individuelles. Mais peu à peu une méthode de critique s'est précisée qui permet à l'individu d'élargir singulièrement son étroite personnalité : et c'est la méthode historique. Comment le penseur isolé serait-il capable de vérité, si l'humanité
pensante avait jusqu'ici cherché la vérité sans succès? N'est-ce pas en prenant conscience du passé, en repensant la Pensée collective et en constatant les résultats où elle aboutit dans ses longs efforts, que le critique appréciera la valeur de l'esprit d'une manière sûre et, en quelque sorte, impersonnelle?
Il convient d'insister. Aucun problème n'est plus important et plus urgent à résoudre que celui-ci : la Pensée humaine a-t-elle progressé? Si oui, comment l'a-t-elle fait, et jusqu'à quel point? Après des siècles de méditation intense et de discussions passionnées, y aurait-il pour l'humanité la plus faible lueur d'espoir, si rien ne se dégageait du labeur collectif et ne s'imposait aux esprits? Après tant de héros de la pensée, faut^il attendre un miracle, l'apparition d'un génie surhumain qui tout à coup fasse éclater la vérité insoupçonnée? Ou plutôt le temps n'est41 point passé désormais des révélations philosophiques; et la plus solide originalité
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ne consiste-t-elle pas à prendre conscience du travail accompli, pour le poursuivre s'il n'a pas été vain?
Les éludes historiques — en particulier rhistoire de la philosophie et des sciences — présentent encore bien des lacunes : mais elles ont fait d'immenses progrès en ce siècle. Et surtout l'esprit qui les anime est nouveau. Les historiens, là même où il semblait impossible d'être objectif, ont travaillé à le devenir. L'étude des philosophes est pleine, sans doute, de difficultés; et plus leur pensée est riche, plus elle apparaît diversement aux divers historiens. Peu à peu cependant, grâce à tant de travaux partiels entrepris sans idée préconçue ou dont les idées préconçues se neutralisent, un accord tend à s'établir dans l'histoire de la philosophie sur les traits les plus généraux, les influences prépondérantes, les écoles. Les grandes lignes de l'évolution se dessinent. Le drame de la Pensée vient se refléter, en raccourci,
dans Tesprit de Thistorien. Et, tandis qu'autrefois le philosophe n'étudiait le passé que pour prouver quelque chose, l'historien, aujourd'hui, demande au passé de lui apprendre si quelque chose est prouvé.
Or, quelque chose est prouvé, en effet. Il faut se refuser à l'évidence, ou n'avoir des philosophies qu'une connaissance très superficielle, pour n'y pas voir éclater le progrès de la Pensée. Qu'il y ait des conflits et des recommencements, c'est indéniable; mais que tout ne soit que conflits et recommencements sans fin, cette décourageante opinion ne saurait plus être soutenue sérieusement.
Le progrès aurait été plus rapide et il serait plus apparent si les philosophes n'étaient souvent préoccupés de donner un tour personnel même aux vérités qu'ils recueillent.
Cependant, la Pensée progresse : et telle est la donnée première qui se dégage d'une étude objective de l'évolution de la pensée moderne
depuis Descartes. Elle n'a point progressé d'une façon continue et, pour ainsi dire, rectiligne; mais dans son ensemble elle a progressé, et nous allons chercher à préciser comment s'est accompli ce progrès.
Ce que veut la Pensée, dans son effort obstiné, c'est faire tomber l'obstacle, le voile, qui sépare l'esprit du monde extérieur, c'est unifier le « sujet » et 1' « objet » \ Le dualisme n'est jamais que provisoire : il provoque la conception d'une unité supérieure, qui domine ou qui enveloppe la dualité; il entraîne toujours des essais d'unification par le dehors — qui toujours soulèvent des difficultés insolubles. L'histoire entière, l'existence même de la philosophie témoignent d'un besoin impérieux d'unité.
Les diverses conceptions qui prétendent
1. Nous garderons ici, du langage philosophique, des mots qui, brefs et commodes, sont, d'ailleurs, presque d'usage courant. — Dans ces pages, nous résumons — en donnant cependant des éclaircissements sur quelques points — ce que, longuement, nous avons essayé de prouver dans notre Avenir de la Philosophie,
unifier directement le sujet et l'objet se ramènent à trois : le matérialisme, qui explique le sujet par Fobjet; l'idéalisme, qui explique l'objet par le sujet; et le monisme, qui pose l'identité du sujet et de l'objet. Or ces divers dogmatismes se combattent. Les contradictions du dogmatisme font naître le doute. Les difficultés du scepticisme font renaître le dogmatisme. Il se produit, dans l'histoire, des cycles où les diverses solutions reparaissent : mais elles reparaissent analogues, et non point identiques. Bien mieux, les cycles, peu à peu, vont se succédant plus rapidement; et les solutions différentes y atténuent leur caractère primitif, y deviennent moins nettement discernables.
Au surplus, il faut distinguer, d'une façon générale, entre les systèmes à l'état pur que nous venons de classer — scepticisme et dogmatisme, matérialisme, idéalisme et monisme — et les doctrines historiques. Jamais une
doctrine n'est l'expression rigoureuse d'un système absolu : et de plus en plus les doctrines enferment des éléments divers ; de plus en plus elles sont et veulent être conciliantes, elles sont et veulent être fondées sur une large intelligence du passé.
Le matérialisme absolu se trouve être éliminé comme absurde — car de la pure matière^ malgré toutes les combinaisons, on ne fera jamais sortir le sentiment et la pensée. L'idéalisme absolu est éliminé comme absurde — car ce n'est pas éviter le dualisme que de dédoubler le monde des idées, comme le fait nécessairement toute doctrine idéaliste pour y retrouver sujet et objet. Mais le matérialisme et l'idéalisme ont rendu plus attentive l'étude des phénomènes qui leur résistaient.
Or la nature et l'esprit, étudiés de près, ont fourni trop de données positives, ont fait apparaître trop de lois, trop d'ordre, pour que le scepticisme absolu n'ait pas été éliminé, lui aussi, comme absurde. Et enfin la nature
et l'esprit ont présenté assez de traits communs pour que le monisme ait gagné peu à peu en vraisemblance. Mais, s'il apparaît vraisemblable, ce système n'est cependant pas établi. Le dogmatisme absolu, lui non plus, n'est plus de mise.
Voici donc en quel sens a eu lieu le progrès de la Pensée. Il est devenu évident qu'il ne faut ni déterminer prématurément ni renoncer à déterminer l'être dans son unité; qu'il ne faut ramener ni le sujet à l'objet, ni l'objet au sujet; que, si la Pensée affirme d'instinct et cherche à concevoir l'unité, elle a le droit de poser, comme explication, l'identité d'essence du sujet et de l'objet, mais le devoir de soumettre cette explication à la preuve, de la présenter comme hypothèse et . non comme vérité. Et ainsi la Pensée se tient au monisme, dans une sorte de dogmatisme exspectant.
Gomme — avec les prétentions à l'originalité — rien n'a ralenti autant les progrès
de la Pensée que les obscurités du langage, que Vimprécision des termes ; comme ces contradictions des philosophes — qui prêtent à rironie du public — reposent en grande partie sur des malentendus, il importe désormais de bien fixer le sens des mots. On donne à ce mot de monisme des significations diverses. Pour nous, le monisme est un système qui attribue au sujet et à l'objet, à Tètre pensant et à tout ce qui est, la même essence; et ce système, plus ou moins défiguré dans la plupart des doctrines historiques, apparaît aujourd'hui comme hypothèse recevable.
Et si Ton objecte que le monisme, c'est la philosophie première des vieux physiciens grecs, la Pensée, en revenant aux spéculations d'une antiquité lointaine, ne tournerait pas nécessairement pour cela dans un cercle vicieux. Ne serait-ce pas, au contraire, une forte présomption en faveur du monisme qu'il ait été la conception naïve d'esprits
jeunes et sains? Il semble que la spontanéité humaine ait souvent pressenti la vérité en la mêlant d'erreurs grossières et en érigeant ce mélange en dogmatisme intrépide. Le progrès consisterait justement à préciser, à épurer la conception grossière et, en la retrouvant après tant de détours, à la présenter, même ainsi épurée, comme une hypothèse à vérifier.
Or si telle est bien la marche de la Pensée et si c'est dans ce sens que s'est acconipli le progrès, une autre donnée se dégage de l'histoire : c'est que l'instrument de ce progrès a été la science. La science a amassé peu à peu des matériaux positifs qui permettaient de soumettre à l'épreuve les vues a priori de l'esprit. C'est donc à la science, en poursuivant son travail, de contrôler l'hypothèse moniste. La science est bien un organum, un instrument, Vinstrument de résolution des problèmes philosophiques, — Il y a une méthode pour savoir si l'esprit est capable de
vérité : c'est la méthode historique, qui prouve qu'il en est capable en constatant ses progrès. Et il y a une méthode active pour établir définitivement la vérité : c'est la science.
Il est maintenant d'une importance capitale de bien concevoir cette science dont le rôle, si considérable dans le passé, ne peut que s'accroître dans le présent et dans l'avenir en devenant plus conscient. Mais la difficulté est extrême, ici, d'être clair en voulant être bref.
La science a été, dès l'origine, elle est essentiellement un eEFort de l'esprit, nous ne dirons pas pour expliquer l'objet par le sujet ou, en d'autres termes, par la pensée, — comme c'est le propre de l'idéalisme, — mais pour assimiler le non-moi au moi, ce dont nous ne connaissons que l'existence à ce que nous connaissons intimement. Le raisonne-
ment suffirait à établir que, si le moi n'existe pour lui-même et ne se pose qu'en s'opposant à quelque chose, ce quelque chose, le non-moi, n'existe pour le moi que parce qu'il a une ressemblance foncière avec lui. Il ne saurait y avoir relation sans analogie quelconque. En fait, à mesure que le moi prend plus profondément conscience de lui-même, il procède plus efficacement à l'assimilation du non-moi. Nous possédons aujourd'hui un savoir d'une nature particulière, que le moi a puisé en son fond, qui est l'œuvre de la conscience réfléchie; et c'est ce savoir que recueille la psychologie, le plus réellement positif, qui donne la clef de nos recherches objectives. La science a été Y application spontanée du moi au non-moi; elle deviendra de plus en plus l'application réfléchie de la psychologie à la connaissance du monde extérieur.
Insistons sur ce point capital, et considérons d'abord le passé. Quiconque suit l'his-
toiredes sciences et recueille les témoignages des savants qui se sont interrogés sur les méthodes ou sur la genèse des découvertes scientifiques, constate que la science naît d'un besoin d'unité toujours mieux senti et toujours plus sûrement satisfait. Dans la multiplicité diverse des phénomènes objectifs, dans leur désordre apparent, Tesprit affirme qu'il y a de Tordre, de l'unité. Il crée la science parce qu'il en porte en lui le principe. Il trouve les lois parce qu'il veut qu'il y ait des lois. De son principe il tire des idées , des hypothèses unifiantes qu'il applique aux phénomènes. Et il arrache ainsi leur secret à ces phénomènes, qui par eux-mêmes étaient muets. En se prêtant aux idées de l'esprit, en se conformant à ses prévisions ou en subissant son action, ils avouent leur unité : et cette unité fait pendant, en quelque sorte, à celle du moi; elle trahit une essence identique à la sienne. La science est nécessairement anthropomorphique. Bien
des savants s'imaginent que leurs triomphes actuels proviennent de ce qu'ils ont éliminé tout anthropomorphisme. Erreur : l'anthropomorphisme, ici, n'a été et ne pouvait être qu'épuré. A mesure que le savant a réussi à rejeter de sa personnalité — en tant que savant — tout ce qui n'en était pas le principe; à mesure aussi qu'il s'est mis, pour ainsi dire, à la portée des phénomènes, et qu'il les a observés de plus près, les prenant tels qu'ils étaient, — il les a mieux connus. Le savant, d'instinct, cherche à dépouiller l'homme superficiel, les formations adventices, pour isoler l'essence de son être : et, du même coup, il atteint l'être des choses.
De son côté, la psychologie actuelle éclaire d'une lumière éclatante l'effort et le dessein secret du savant. En même temps qu'elle reconnaît, par le témoignage de la conscience, une réalité qui s'exprime dans les phénomènes subjectifs, elle dégage cette réalité de tous les caractères qui l'ont comme
recouverte, qui appartiennent aux phénomènes et non à elle. La psychologie ne lui assigne, à elle, qu'un caractère propre, — celui d'unité. Mais cette réalité une est en contact avec ce qui n'est pas elle : elle sent, et elle se sent par là même ; dans son rapport avec ce qui n'est pas elle, elle se conforme à sa nature : étant unité, elle maintient, elle communique son essence, — elle est unifiante. Ou encore son activité est synthétique. Elle est synthèse, et telle est précisément aussi cette œuvre du moi, la science.
La science part de» principes, vit des principes; et elle n'est analyse, elle ne descend dans le détail, elle ne s'incline vers l'inflniment petit et ne s'y attarde que pour être plus sûrement synthèse. Et tandis qu'elle satisfait le besoin de l'esprit, qu'elle exprime la nature du moi, elle symbolise la nature du non-moi à qui elle s'applique; elle établit l'identité d'être du Tout. La science repose sur une hypothèse, sur une hypothèse néces-
saire, sur une hypothèse qui se confirme peu à peu. — Et cette hypothèse inhérente à la science n'est autre que la conception monisle elle-même. Yoilà pourquoi les progrès de la science, en éliminant les autres systèmes philosophiques, devaient respecter le monisme, pourquoi, en éliminant le dogmatisme, ils devaient transformer le système moniste en hypothèse. Ainsi, ce qu'avaient affirmé gauchement, témérairement, les premiers physiciens, ce qui subsiste de l'effort philosophique, cela même est implicitement proclamé par la science et s'illumine des clartés neuves de la psychologie.
Que la conception d'une réalité une et unifiante, apparue dans le moi, — d'abord intuitivement, puis par réflexion, — soit étendue par la science à l'univers, — d'abord par instinct, puis consciemment, — c'est ce que prouverait une analyse plus rigoureuse
du travail scientifique. Nous ne pouvons, ici, qu'ébaucher une distinction essentielle.
Le moi est un, et il est unifiant. La science, par suite, dédouble son principe d'unité en ceux d'unité statique, ou d'identité, et d'unité dynamique, ou d'unification : Ce qui est est; Ce qui est s'unifie. D'une façon générale, avions- nous dit, la science veut l'ordre, cherche et établit des lois : or, ces lois, la science ne les considère pas seulement en elles-mêmes, comme immuables, et comme expression diverse d'une identité foncière, — ce qui est le point de vue mathématique, — mais dans leur diversité même, par rapport les unes aux autres et comme des étapes d'unification, — ce qui est le point de vue historique. Au surplus, le mot de loi a deux sens, et ces deux sens s'éclairent l'un l'autre. Il y a la loi physique, ou nécessaire, et la loi morale, ou impérative.
Il y a les lois de ce qui est et les lois de ce qui tend à être. Ou encore, il y a une nature
L'UNITÉ MORALE? liS
faite et une nature qui se fait. Or V Historique — et par ce mot nous distinguons une catégorie de connaissance où l'Histoire figure comme partie d'un tout — s'attache même à la nature faite. Elle l'étudié comme s'étant faite. Elle conçoit la loi morale comme acheminement à la loi nécessaire. Puisqu'il y a des règnes, en quelque sorte, superposés, — le règne inorganique, le règne organique, le règne moral ou pensant, — elle cherche à prouver qu'ils se continuent l'un l'autre et qu'à travers eux se manifeste une unité qui, tout en étant dans le multiple, se fait par le multiple. Tel la science suppose le réel; tel le montrent les progrès de la Mathématique et de l'Historique.
Que ces deux aspects de la science soient contradictoires; qu'il soit difficile de concilier l'un et le multiple, l'unité qui est et l'unité qui se fait, — c'est incontestable. — Sans doute, on peut, si l'on y tient, tenter une explication. On peut tirer parti de cer*