‹ Phénomènes nerveux, intellectuels et morauxChapitre 20 sur 25 · EXPRESSIF · texte numérisé non relu

EXPRESSIF

les ondes sonores pour les soumettre à ses lois ? La science n'en sait absolument rien. Quel genre, quelle nature de mouvement se produit- il? Elle n'en sait rien. Comment, arrivé au récepteur, se conduit le mouvement pour redevenir ondes sonores, comme dans le principe, comme au point de départ? Elle n'en sait rien. Quel genre de transformation s'est-il opéré? Elle n'en sait absolument rien : elle n'a fait, sur ces questions, que des hypothèses.

Cependant, cette série de cause à effet est admise par la science; il n'est venu dans la pensée d'aucun savant de la mettre en doute.

La transmission d'un mouvement expressif qui va d'un cerveau à un autre sans se dénaturer, est plus évidente et mieux connue; car, au lieu de s'adresser à un seul genre de phénomènes, comme l'électropbone, elle s'adresse à une foule de genres, qui tous viennent imperturbablement témoigner en sa faveur : langage naturel de l'homme et des animaux, musique, dessin, sculpture, autant d'expressions qui viennent révéler les idées des artistes, en faisant naître le mouvement cérébral coordonné, produit par leur inspiration; influence de l'exemple, propagation à distance des affections et des phénomènes nerveux, etc., etc.

Bien plus, on peut l'étudier d'étape en étape, et même jusqu'à un certain point déterminer sa nature, s'assurer directement dans son parcours qu'il ne se

dénature pas, et recueillir des indications beaucoup plus satisfaisantes que dans l'électrophone, le photophone et autres instruments semblables.

Nous pourrions citer une foule d'autres exemples pris dans les sciences purement physiques, qui viendraient à Tappui de ce que nous venons de dire.

H n'y a évidemment pas de confusion à faire de ce mouvement expressif qui propage les phénomènes à distance, par l'intermédiaire du milieu ambiant, avec les mouvements physico-chimiques nécessaires à Tentretien et au fonctionnement de l'organisation ; ces mouvements physico-chimiques peuvent se produire simultanément avec la propagation du mouvement expressif dans le milieu physiologique, mais ils ne se confondent pas avec lui K

' Cl. Bernard, qui a attaché son nom d'une manière spéciale à la doctrine physico-chiiiiique, a été d'abord frappé des propriétés de ce mouvement expressif; il voulait bien nous honorer de son amitié et deses conseils, et dans le courant de décembre 1877, nous lui portions en hommage notre ouvrage sur les Harmonies du son qui venait de paraître; nous lui parlâmes de l'explication, par la loi qui nous occupe, de la compréhension spontanée d'une même mélodie par tous les auditeurs, problème qui n'avait pas été résolu scientifiquement; et, en même temps, nous lui fîmes remarquer que la même loi expliquait parfaitement la propagation des affections et des phénomènes nerveux à distance; il me dit alors : « Oui, il y a là une mine féconde qui n'a pas été exploitée, un nouveau chapitre de physiologie et de psychologie. » Il m'engagea vivement à continuer mes investigations dans ce sens, à préparer un Mémoire académique, et à venir en causer avec lui à dater du 15 janvier, époque à laquelle il pensait être plus libre. Mais, hélas ! la maladie et la mort impitoyables nous forcent de compter avec elles au moment même où nous y pensons le moins.

Cette transmission ù distance du mouvement expressif présente donc une grande loi physiologique et psychologique, qui fait voir comment un mouvement cérébral^ avec tous les phénomènes qui sont sous sa dépendance, peut se propager d'un cerveau à un autre ^ sans se dénaturer , par les intermédiaires indiqués.

Les applications que nous en ferons aux différentes catégories de phénomènes, la mettront dans une nouvelle évidence, et dissiperont , nous l'espérons, tout ce qui pourrait rester d'obscur dans l'esprit du lecteur, sur les points qui s'y rapportent.

Signalons d'abord quelques objections qui nous ont été faites, mais qui ne peuvent atteindre la loi qui nous occupe, ils la confirment plutôt.

Nous avons vu que tous les hommes ont un système nerveux semblable, mais tous ne l'ont pas au même degré doué des mêmes propriétés :

Ainsi, les uns ont le système nerveux plus impressionnable, plus actif, plus susceptible de diverses affections que d'autres. Les enfants et les femmes, en général, l'ont d'une extrême mobilité et des plus impressionnables. Ces natures subissent, en eflet, sans grande résistance, l'influence du mouvement cérébral ou psychique, et par conséquent les effets de ce

que l'on peut appeler la contagion nerveuse, intellectuelle el morale.

Ainsi, il y a des personnes qui subissent beaucoup plus facilement que d'autres l'influence de tel tic nerveux, de tel mouvement épileptiforme , etc., etc. De même qu'il y en a qui sont plus ou moins sensibles que d'autres à la vue des souffrances et des joies qui les entourent ; il y en a même qui sont insensibles à la musique ou à certain genre de musique, tandis que d'autres subissent les influences des expressions musicales les plus fugaces ; tout cela s'explique parfaitement par l'état du système nerveux et ne saurait atteindre la loi qui nous occupe.

Ce sont des anomalies analogues à celles que nous avons remarquées dans la perception : tous ne voient pas, n'entendent pas, n'odorent pas de la même manière et au même degré, mais les lois qui président à ces phénomènes n'en sont pas atteintes pour cela. Le système nerveux est plus ou moins bon conducteur du mouvement expressif.

L'hérédité physiologique et l'éducation sont pour beaucoup dans cet état du système nerveux; on peut dire avec une grande vérité que l'àme forme le système nerveux : l'étude et la pratique des arts, par exemple, ne peut avoir heu sans une certaine modification du système nerveux, qui le rend souple aux impressions de chacun d'eux et obéissant aux impulsions des idées, des sentiments de l'artiste. Cela est

évident, et l'on a constaté que ces dispositions nerveuses peuvent jusqu'à un certain point se transmettre par l'hérédité physiologique

Nous avons vu que l'âme peut agir sur le mouvement expressif qui tend à envahir le cerveau , à l'entraîner, soit pour le neutraliser, soit pour le développer.

On peut ainsi expliquer plusieurs faits qui paraissent contradictoires : quelquefois j'aime les impressions gaies, quelquefois j'aime les impressions tristes.

Par exemple, je veux me laisser aller à la tristesse, je me plais dans cet état. Alors les physionomies riantes, les chants joyeux, tout ce qui est gai, en un mot, me contrariera, m'obligera à lutter pour rester dans l'état où je me complais ; tandis que tout ce qui porte à la tristesse me plaira, parce que cela favorisera l'état dans lequel je veux rester. Les impressions gaies deviendront ainsi difficilement contagieuses.

Au contraire, veux-je lutter contre la tristesse? Alors les visages joyeux, les conversations, les chants gais m'aideront à sortir de cet état et par suite me plairont et deviendront facilement contagieux.

Cependant, bien que de prime abord on éprouve quelquefois une répugnance invincible pour se laisser envahir par le mouvement expressif contre lequel on lutte, sous l'influence d'une répétition fréquente la

' Voir notre ouvrage : Les Lois de la Vie et Part de prolonger ses jours, couronné par l'Institut de France, VI" partie.

répugnance diminue , souvent elle disparaît et l'on finit par se laisser aller. Nous le verrons plus loin. Si l'on veut analyser ce fait avec soin , on y trouvera une grande confirmation de la loi qui nous occupe.

On voit là, d'une manière bien frappante, deux mouvements luttant en sens contraire : celui qui vient de l'extérieur qui tend à envahir le cerveau , et par suite à s'imposer au principe de vie, et le mouvement produit par la force intérieure qui résiste.

Il est facile de généraliser ces notions et de se rendre compte de tous les phénomènes analogues.

Les applications données, dans les chapitres suivants, achèveront de mettre ce point en pleine lumière.

Do la contagion nerveuse intellecluelle et morale.

En quoi consiste celte contagion; analyse des principaux travaux publiés sur ce sujet. — Son explication par la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif; enquête sur les aveugles et sur les sourds-muets relative à cette contagion ; influence de la répétition; faits nombreux; explication des faits de suggestion. — Contagion de la folie et en général des dispositions mentales; important travail fait à l'étranger sur ce point. — Propagation de la terreur panique; faits curieux. — Influence de la contagion nerveuse, intellectuelle et morale sur les personnes faibles et sensibles, sur les enfants en particulier, etc. — Contagion de l'exemple et principalement des actes criminels ; précautions à prendre.

La contagion nerveuse, intellectuelle et morale est une des questions les plus vastes et les plus importantes qui puissent préoccuper l'esprit humain, si l'on en juge par le nombre et la gravité des faits qui s'y rapportent.

Cette contagion comprend la propagation à distance des affections et des phénomènes nerveux, tels que le bâillement, l'éternument, les tics divers, les affections épileptiformes , etc., etc. Elle comprend

également la propagation de certaines maladies mentales, les épidémies de suicide, la multiplication de crimes identiques ou analogues, etc., etc. ; en un mot, tous les faits que l'on attribue à l'imitation , à l'entraînement, à l'exemple, à la fascination, etc.

Les savants n'ont pas toujours été d'accord sur les causes de cette contagion, mais personne ne doute de son existence.

Dans un travail consacré tout particulièrement à ces questions, M. le docteur Bouchut rappelle que les spécialistes les plus éminents admettent, et chacun admet avec eux, que la vue de l'épilepsie peut engendrer Tépilepsie, et que les témoignages irrécusables de l'histoire établissent qu'il y a eu des chorées contagieuses épidémiques, par les rapports de la vie commune ^ et qu'ainsi s'explique le développement d'un grand nombre de névroses convulsives, telles que la danse de Saint-Guy y le tic, ^aboiement, la contracture , les syncopes convulsives , et certaines névroses mentales, telles que la panique, la monomanie religieuse, incendiaire, régicide, suicide, etc.\

Il fait remarquer que ces névroses redoutables se transmettent d'un individu à un autre, qu'elles peuvent affecter tous les habitants d'une maison, d'une localité, d'un pays ^.

' De la Contagion nerveuse et de l'Imitation dans leurs rapports avec la propagation des maladies nerveuses , p. 13, 14. ' lùid., p. 15.

M. le docteur Prosper Despine, qui a étudié cette contagion d'une manière toute spéciale, dit également : (( Le principe de la contagion morale n'est point nouveau ; toutes les personnes qui ont étudié les faits moraux ont reconnu l'existence de cette contagion ; elles ont même tiré des conclusions pratiques de la connaissance de ce phénomène, mais elles n'ont point signalé la loi sur laquelle il est établi... »

Partout on remarque le grand embarras dans lequel le mode de propagation de ces affections a jeté les savants; on lit dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie : « Le mot contagion, employé à propos de l'étiologie des névroses, paraîtra quelque peu forcé. Cependant, certains observateurs, voyant des faits où le mal semblait se communiquer d'un individu affecté à un autre qui ne l'était pas, se sont cru autorisés à donner à ces phénomènes le sens d'une contagion proprement dite. C'est ainsi que Fodéré a attribué la transmission de l'épilepsie du chien à Fenfant, dans un cas qu'il rapporte... ". »

M. le docteur Jolly dit , en parlant de l'imitation instinctive : « L'imitation est une véritable contagion qui a son principe dans l'exemple, comme la variole a son contage dans le virus qui la transmet; et de même qu'il existe dans noire organisation des ma-

* l)e la Contagion morale, p. 4.

^ Nouveau Dictionnaire, de médecine et de chirurgie pratique, t. XXIII, art. Névrose.

ladies qui n'attendent pour se développer que la plus légère cause, de même aussi est-il en nous des passions qui restent muettes dans l'exercice de la raison, et qui peuvent s'éveiller par le seul effet de l'imitation'. »

M. le docteur Ebrard, médecin en chef de l'hôpital général de Nîmes, s'exprime ainsi, dans sa monographie si complète du suicide :

« L'exemple a tout pouvoir sur notre imagination; c'est là une observation de tous les jours et de tous les instants. L'exemple d'un individu qui se tue, entraîne fatalement d'autres exemples; l'homme est essentiellement imitateur. Il y a dans les faits d'imitations inexplicables et cependant incontestables , quelque chose de mystérieux, une attraction qui ne peut mieux se comparer qu'à cet instinct irrélléchi et tout-puissant, qui nous incite , à peu près à notre insu , à répéter les actes dont nous avons été témoins et qui ont agi vivement sur nos sens et sur notre imagination. Cette action est si générale et si vraie, que nous en subissons tous plus ou moins le joug. 11 y a une espèce de fascination dont certains esprits faibles ne peuvent se défendre »

M. le docteur Ebrard cite ensuite nombre de faits à l'appui de cette contagion.

' VUnion médicale, t. Vll, p. 369, année 1869.

' Le Suicide, considéré au point de vue médical, philosophique y etc., chapitre VI.

Dans une thèse sur la contagion du suicide, M. Moreau fils (de Tours) , fait voir que tous les troubles de lamotilité sont contagieux; du bâillement, des tics nerveux divers, il passe aux grandes névroses convulsives , puis il aborde l'étude de l'aliénation mentale, des troubles intellectuels, et démontre qu'ils sont aussi tributaires de la contagion. Les exemples sont nombreux qui prouvent la contagion du meurtre, et plus nombreux encore ceux qui établissent la manie du suicide par imitation.

Nous croyons que la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif, qui fait voir comment un mouvement cérébral peut, sans se dénaturer, se transmettre d'un cerveau à un autre, explique parfaitement cette cont:igion.

Ce qui précède suffit à le démontrer, mais nous le verrons d'une manière plus spéciale encore, après avoir rappelé ce qui a été dit sur ce sujet par les savants les plus autorisés.

On peut donc diviser les affections et les maladies contagieuses en deux grandes catégories : 1° Celles qui se propagent par des virus, par des miasmes, par des parasites ; 2" Celles qui se propagent par des transformations de mouvements coordonnés.

Un grand nombre de savants ont étudié avec succès, la première catégorie; en tête de ces savants se trouve M. Pasteur, dont les ingénieux travaux lui ont fait une place à part et tout à fait exceptionnelle.

La deuxième catégorie, non moins importante que la première, a également été étudiée par des savants éminents; leurs études profondes et sagaces éclairent parfaitement les faits, mais ils n'ont pu faire que des hypothèses, que des suppositions plus ou moins plausibles quant à leur contagion; ils ne possédaient pas les éléments nécessaires pour la solution du problème, éléments qui ne se trouvent, croyons-nous, que dans la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif.

Les uns se sont contentés de signaler cette contagion en général, par l'imitation, par l'exemple, sans approfondir le sujet; d'autres ont cherché plus intimement la nature de la cause.

Un mémoire publié par M. le docteur Bouchut', et deux mémoires publiés par M. le docteur Prosper Despine-, résument, dans un court espace, à peu près toutes les opinions que l'on a émises sur ce sujet; nous allons les analyser très succinctement.

M. le docteur Bouchut s'exprime ainsi sur les causes de cette contagion : « On dirait que dans certains cas, notamment pour ce qui concerne les névroses convulsives , il existe une action physique directe du malade sur l'homme sain, par une émanation ner-

' De la Contagion nerveuse et de limitation dans leurs rapports avec les maladies nerveuses, 1862.

^ De la Contagion morale, 1870 — De l'Imitation, considérée au point de vue des différents principes gui la déterminent, 187 1.

veuse dont Tinfluence produit à distance l'état con- Yulsif, car, enfin, il est difticile de toujours expliquer le fait par l'imitation, telle qu'on la comprend habituellement. Quoi qu'il en soit, à l'encontre des autres modes de contagion qu'on, croit connaître en les attribuant à des miasmes, le choléra, par exemple , on ne connaît rien de la cause des névroses épidémiques, chorée, hystérie, pas plus de leur principe contagieux, si tant est qu'il en existe un, que du véhicule dans lequel il serait enfermé. Il est facile de faire des suppositions à cet égard, mais il est impossible d'en démontrer la nature... * . »

«... La nature du principe contagieux des névroses est donc encore complètement inconnue , et si , dans quelques cas d'état convulsif , on veut admettre l'hypothèse d'une émanation nerveuse morbifique, ailleurs, pour les névroses mentales , dues à l'exemple, c'est chose complètement impossible. Par ses effets, on en reconnaît l'existence, la médecine ne saurait aller plus loin....

« Son action est extrêmement puissante et presque sans limite. Elle s'exerce sur l'homme et sur les animaux, à tous les Ages, principalement dans la jeunesse , et son influence est plus grande chez la femme que chez l'homme. Elle tient à la fois de la contagion par l'apparence d'un agent contagieux et de l'imitation par son caractère moral et mental -. »

' De la Contagion nerveuse et de l'imitation, etc., p. 14. ^ Ibid.

Cette étude de M. Bouchut résume très bien la question au point de vue de l'appréciation des faits, et de l'obscurité, des difficultés que l'on a rencontrées jusqu'ici dans la détermination du principe de cette contagion.

Dans le travail qu'il a consacré à ce sujet, M. le docteur Prosper Despine distingue quatre causes d'imitation :

1° L'imitation instinctive : « Il importe, dit-il, de n'attribuer à Finstinct d'imitation que ce qui est réellement de son ressort. Cet instinct, comme son nom l'indique, n'engage à imiter que par le seul mobile d'imiter \ »

Oui, mais d'où vient ce mobile d'imiter? Par quelle loi se fait cette imitation dont on parle tant et que personne n'explique ?

2° L'imitation déterminée par la loi de l'intérêt : « Ce principe, dit-il, réside dans l'avantage que nous avons à employer les moyens les meilleurs à notre connaissance, pour satisfaire nos aspirations, nos désirs, nos besoins "...

11 y a évidemment une distinction à faire entre l'imitation instinctive et l'imitation volontaire : par une volonté réfléchie, Thomme peut se faire violence, se vaincre lui-même, pour imiter même ce qui lui déplaît; mais par l'imitation instinctive nous

' De V Imitation, etc., p. 2.

* Ibid., p.C.

DE L;A contagion nerveuse, etc. 203

sommes entraînés à imiter tout acte , même malgré notre volonté.

3" L'imitation déterminée par la contagion morale : (( La contagion morale consiste en ceci : les actes inspirés par les sentiments bons ou mauvais, par les passions, par les bons ou mauvais instincts, donnent aux personnes qui ont connaissance de ces actes , et qui sont susceptibles d'éprouver des sentiments , des passions semblables , le désir de commettre des actes semblables , en excitant dans ces personnes, ces mêmes sentiments et ces mêmes passions »

Il rappelle les belles études d'Esquirol sur la cojîtagion morale : « Cet iiomme éminent, dit-il, a eu le mérite d'attribuer à ette expression son véritable sens, l'ayant appliquée à la communication, chez les témoins de passions et de sentiments semblables à ceux qui sont manifest'^s par autrui ^. »

Dans son mémoire sur la Contagion morale, M. le docteur Despine ajoute : « On ne saurait mieux comparer la nature morale de l'homme qu'à une table d'harmonie. La résonance d'une note fait vibrer la même note dans toutes les tables qui, étant susceptibles de la donner, se trouvent sous l'influence du son émis »

* D"" P. DespinK, De l'Imitation, p, 9.

^ Id., de V Imitation, p. 8.

' Id., de la Contagion morale, p. 13.

La comparaison est élégante, mais ce n'est pas une démonstration.

4'' De l'imitation déterminée par la contagion nerveuse : M. le docteur P. Despine ne se prononce pas sur la cause de cette quatrième catégorie d'imitation ; il ne sait s'il faut l'attribuer à un miasme ou simplement au principe de la contagion morale : (c ... Dans le doute où je suis à cet égard, dit-il, je me contenterai de présenter les raisons qui militent en faveur de l'une et de l'autre opinion, laissant à d'autres le soin de juger en dernier ressort, quand une étude plus approfondie des faits leur permettra de le faire

Ces quatre catégories d'imitation rentrent pour nous dans une seule, et s'expliquent parfaitement par le mouvement cérébral qui se propage à distance dans une suite de transformations. Des motifs d'intérêt ou autres peuvent influer, servir de stimulant à ce mouvement, comme ils peuvent également le neutraliser, le contrarier, mais la loi générale n'en existe pas moins.

Les deux mémoires de M. le docteur P. Despine démontrent très bien que les faits qui nous occupent se propagent à distance; mais c'est la loi de cette propagation qui restait à démontrer.

Il est facile de voir que la loi de la transmission et

' De la Contagion morale, p. !25.

de la transformation du mouvement expressif, explique parfaitement la contagion des affections et des maladies nerveuses dont nous parlons, des névroses mentales , de la contagion morale et des faits d'imitation instinctive.

La contagion de ces nombreux phénomènes n'a qu'une seule cause, la propagation à distance du mouvement cérébral qui est le principe de leur manifestation.

En faisant Tapplication de cette loi à quelquesuns de ces phénomènes nous achèverons de mettre en pleine évidence leur mode de contagion.

Nous demandons la permission de reprendre le phénomène du bâillement , de rappeler en quelques mots ce que nous en avons dit dans le chapitre précédent ; puis, nous compléterons l'étude que nous en avons faite.

Nous choisissons ce phénomène pour l'analyser avec quelques détails, parce que c'est un des mieux connus, dont chacun peut, sans beaucoup de peine, étudier et suivre les manifestations, et parce qu'il permet de constater avec facilité la loi qui nous occupe. D'ailleurs, ce que nous disons de ce phénomène peut s'appliquer à toute autre affection, à tout autre phénomène nerveux expressif; c'est-

à- dire qui se manifeste à l'extérieur par des tics et des mouvements nerveux divers.

Quelques répétitions deviennent ici presque nécessaires.

Le bâillement, en lui-même avons-nous dit, est un mouvement physiologique qui a son point de départ dans le cerveau, et qui, de là, se propage à l'extérieur. Il se révèle à la vue et aussi à l'ouïe quand il se fait avec bruit.

Ainsi, d'un côté, il y a transformation du mouvement physiologique qui caractérise le bâillement, en ondes lumineuses, d'un autre côté en ondes sonores; mais les ondes lumineuses et les ondes sonores étant ici la manifestation d'un seul et même mouvement cérébral , leur concours tend également à reproduire ce même mouvement, ou un mouvement analogue, lorsqu'il arrive dans un cerveau identique ou analogue; de là reproduction ou tendance à la reproduction de ce même bâillement, dépendant du mouvement cérébral transmis.

En effet, nous avons vu que le mouvement physiologique qui constitue le bâillement dépend du cerveau; l'anatomie et la physiologie ne laissent aucun doute sur ce point.

Mais les ondes sonores et les ondes lumineuses produites par le phénomène physiologique , par le phénomène du bâillement sont-elles bien la suite, la continuation, la transformation du mouvement cérébral?

Il n'y a plus à en douter; le fait devient de la dernière évidence lorsque Ton observe que c'est du mouvement cérébral que naît le bâillement , c'est-àdire le mouvement physiologique qui nous occupe, et que c'est de ce mouvement physiologique que naissent les mouvements coordonnés des ondes sonores et des ondes lumineuses. Sans mouvement cérébral, le mouvement physiologique n'existe plus; sans mouvement physiologique, il n'y a plus d'ondes sonores ou lumineuses expressives.

Il y a entre ces trois faits qui naissent successivement l'un de l'autre : mouvement cérébral, mouvement physiologique et mouvement physique, une relation tellement intime que l'un ne peut varier sans les autres; et les variations, les changements qui les modifient sont toujours les mêmes pour les mêmes phénomènes.

Ces trois mouvements ne sont donc que la manifestation, la continuation d'un mouvement unique qui a son point de départ dans le cerveau : c'est le mouvement cérébral ou psychique qui se continue dans des milieux divers, voilà tout. Il change d'allure suivant les milieux qu'il traverse ou dans lesquels il se manifeste; et lorsqu'il repasse dans un même milieu, ou dans un milieu analogue, il reprend ses premières allures, il reproduit les mêmes manifestations ou des manifestations analogues.

Les ondes lumineuses et les ondes sonores changent, varient, se modifient, suivant que le meuve-

ment physiologique change, varie, se modifie; et le mouvement physiologique extérieur, de son côté, suit toutes les phases du mouvement céréhral.

On est donc bien obligé de reconnaître le mouvement cérébral ou psychique, transmis et transformé successivement en mouvement physiologique, puis en mouvement physique. Il n'y a absolument que lui qui agit ici par sa transmission et sa transformation.

Mais ce mouvement physique, qui est la transformation du mouvement cérébral et du mouvement physiologique auquel le mouvement cérébral a donné naissance , va-t-il réellement redevenir physiologique en impressionnant les organes des spectateurs ?

Évidemment, puisque l'on appelle mouvement physiologique tout mouvement des organes; bien plus, et c'est là l'essentiel, il est certain qu'il ne se dénature pas dans toutes ces transformations , puisque , dès qu'il parvient au cerveau des spectateurs, il tend à reproduire le même phénomène physiologique qui s'est produit chez la personne dont le mouvement cérébral a d'abord donné le branle à tout, et qui a été ainsi transmis et transformé.

C'est donc bien le même mouvement cérébral qui a été reproduit, puisqu'il donne lieu aux mêmes effets.

Si Ton ne reconnaissait pas là l'identité d'un même mouvement aux allures diverses , suivant la

diversité des milieux auxquels il se transmet , il faudrait renoncer à connaître les relations constantes qui existent, et que tous admettent entre les causes et les effets, et réciproquement, entre les effets et les causes; c'est-à-dire que tout raisonnement et toute science deviendraient désormais impossibles.

Cela est parfaitement clair, et aucune loi ne peut être prouvée d'une manière plus décisive que celle qui nous occupe. 11 n'y a pas un fait qui la contredise, et elle explique tous les faits qui sont sous sa dépendance.

Lorsque le mouvement arrive au cerveau , il tend de nouveau à le franchir pour redonner naissance à l'affection ou au phénomène nerveux qui en dépendent; les personnes faibles ou qui ont des prédispositions à reproduire le phénomène ou l'affection sont entraînées, les autres résistent plus ou moins.

Et si l'on continue à suivre cette nouvelle série de mouvements, on verra que les mêmes phénomènes tendent à se reproduire indéfiniment.

On expliquerait et on démontrerait de même la propagation d'une foule de maladies, de tics et de mouvements nerveux, depuis le simple bâillement jusqu'à l'épilepsie, car on sait que cette maladie peut, chez les personnes faibles, se propager par la vue; l'influence de l'exemple bon ou mauvais; les crimes de même nature qui se multiplient quelquefois d'une manière effrayante; les épidémies de suicide, de certaines folies, la fascination, la communication des

CHA1>1TR1£ JX.

mouvements instinctifs, et même les modifications de l'instinct et des penciiants , les airs de famille, etc., etc.

On nous dira peut-être encore , que nombre de phénomènes dont nous parlons, se propagent par imitation instinctive; mais dire cela, nous le répétons, c'est ne rien dire, si l'on ne démontre pas ce que c'est que cette imitation. C'est là le problème, • c'est un de ceux que la loi que nous avons formulée résout scientifiquement.

Que l'on nous permette d'ajouter quelques mots sur le rapport des ondes sonores et des ondes lumineuses.

Ces ondes sonores et ces ondes lumineuses qui sont comme la suite, la continuation du mouvement cérébral et du mouvement nerveux qui leur ont donné naissance, non seulement ne se dénaturent pas dans leur parcours, mais malgré leurs différences de forme et de vitesse (les ondes de la lumière sont transversales et parcourent 298.000 kilomètres par seconde; celle du son, au contraire, sont longitudinales et parcourent seulement , dans l'air, 340 mètres environ par seconde (1); malgré cette différence, dis-je, il y a quelque chose de commun •entre elles : c'est qu'elles sont ordonnées et spéciales pour chaque phénomène; elles en constituent l'ex-

' Voir, sur ce sujet, uolie ouvrage : les Harmonies du son et l'His- ■ taire des instruments de musique, 2"" partie.

pression propre et naturelle ; si le phénomène se modifie , elles se modifient également avec lui , de manière que les ondes sonores et les ondes lumineuses, pour un même phénomène sont toujours dans un rapport constant; elles changent simultanément avec lui, et si je puis m'exprimer ainsi, elles peuvent se traduire les unes les autres; elles sont équivalentes et synonymes.

En sorte qu'arrivés au cerveau, par la suite des transmissions et des transformations qui nous occupent, ces deux mouvements concourent à la reproduction d*un même mouvement cérébral, qui tend à se manifester à Textérieur d'une manière analogue à celui qui a d'abord donné naissance à ces ondes sonores ou lumineuses.

Bien que la différence de vitesse des ondes sonores et des ondes lumineuses soit des plus considérables, il est facile de comprendre que leur concours, dans les phénomènes qui nous occupent, peut être regardé comme simultané. En effet, lors même que l'on regarderait fimpression lumineuse comme étant instantanée, comme ne demandant aucun temps pour atteindre le cerveau , il n'y aurait entre l'impression de la lumière et celle du son, parcourant environ 340 mètres par seconde, qu'une différence d'un trente-quatrième de seconde pour une distance de dix mètres, et d'un dix-septième de seconde pour une distance de vingt mètres ; distance qui , en gé-

néral, est déjà exorbitante pour la propagation des phénomènes dont nous parlons. Les ondes sonores et les ondes lumineuses , peuvent donc, dans le cas qui nous occupe, être regardées comme agissant simultanément.

D'ailleurs, lors même qu'elles agiraient successivement d'une manière sensible, lors même qu'elles agiraient séparément, il n'y aurait rien de changé dans la loi ni dans la production des phénomènes, nous l'avons vu.

On doit noter ici une chose bien remarquable : c'est que le bâillement peut être propagé à distance, non seulement par la vue et par Vouïe agissant simultanénient, mais aussi par la vue seulement ou par l'ouïe seulement.

Comme ce fait a une haute importance dans le sujet qui nous occupe, non seulement par lui-même, mais aussi par la lumière qu'il répand sur tous les faits analogues, d'une observation plus difficile, et quelquefois presque impossible, j'ai voulu en avoir une preuve décisive et tout à fait irréfragable.

Je me suis présenté à l'établissement national des aveugles de Paris, et j'ai prié l'honorable directeur* de vouloir bien m'aider à élucider cette question ; ce

' M. Piras, inspecteur général lionoraire des établissements de bienfaisance. On sent partout, dans ce bel ctablissemenl, rinfluence de la haute intelligence de cet homme éminent; on est touché de l'attachement filial et de la confiance que lui témoignent tous les infortunés cpii sont sous sa paternelle direction.

qu'ila fait avec un empressement des plus obligeants.

Nous avons visité les classes des deux sections, celle des filles et celle des garçons; dans chaque classe nous avons interrogé les élèves et les professeurs : tous nous ont dit que lorsqu'ils entendaient bailler, ils étaient eux-mêmes portés à bâiller, qu'en général ils faisaient effort pour ne pas déranger les voisins, mais que, quelquefois, le bâillement épidémique dev^enait irrésistible.

Nous avons pris à part et séparément chaque institutrice des aveugles, elles ont parfaitement confirmé ce que les élèves venaient de nous dire. De même pour les garçons ; mais les professeurs aveugles que nous avons pris à part, moins timides, ont été plus catégoriques; ils sont entrés dans des observations perspicaces, dans des détails minutieux, qui auraient peut-être été inaperçus par le voyant et entendant , dont l'attention, en général, est moins concentrée. Ils avaient remarqué les courts instants qui s'écoulaient quelquefois après que le bâillement s'était fait entendre, pour qu'ils fussent soumis au môme phénomène; ils analysaient avec une remaï quable précision ce qu'ils éprouvaient alors, et la résistance plus ou moins grande qu'ils pouvaient y opposer : « Car, ajoutait l'un d'eux, je me retiens quelquefois beaucoup, par convenance pour la société. »

En un mot , nous avons fait une enquête des plus complètes qui ne laisse aucun doute sur la question, et je puis ajouter que cette enquête a été faite avec

d'autant plus de soin, que ce genre d'études intéresse vivement l'honorable directeur de l'établissement.

Il est donc bien établi que le bâillement peut se propagera distance par l'ouïe, et que les ondes sonores suffisent pour celte propagation.

La propagation du bâillement par la. vue, c'est-àdire par l'intermédiaire des ondes lumineuses, n'est pas moins certaine. Chacun peut s'en convaincre, et même beaucoup plus facilement que pour le cas précédent- mais enfin, comme pour le cas précédent, j'ai voulu en avoir une preuve décisive et irréfragable.

Mes observations ont porté sur le sourd-muet comme sur l'aveugle, et les résultats ont été analogues : c'est-à-dire que le sourd-muet baille par imitation instinctive en voyant le phénomène, comme l'aveugle en l'entendant.

Dans le but que je poursuivais, j'ai visité un établissement de sourdes-muettes des environs de Paris, de Bourg-la-Reine, qui est supérieurement tenu, et dans lequel j'ai trouvé le plus bienveillant concours.

A mes questions, la directrice des classes a répondu que le bâillement se propageait d'une manière frappante chez les sourdes-muettes, qu^elle l'avait constaté maintes fois, que ce fait était d'ailleurs si évident et si fréquent, qu'on pouvait le constater habituellement, et qu'il devenait quelquefois l'objet de distractions peu agréables.

Les institutrices ont répondu de même : lorsqu'une élève baille, a dit l'une, il est rare que trois ou quatre de ses compagnes ne la suivent pas immédiatement; une autre a ajouté que ce phénomène du bâillement propagé à distance, était plus frappant, plus marqué chez le sourd-muet que chez le parlant; que n'étant pas distrait par les bruits, toute son attention se portait dans ce qui frappait la vue, et qu'il était ainsi plus susceptible d'imitation pour les choses dépendantes de ce sens.

Je me suis également adressé à deux sourds-muets, illustres parmi leurs frères infortunés, et qui ont vieilli dans le professorat : M. Berthier, bien connu par ses remarquables ouvrages , et M. Lenoir, qui consacre aux arts ses années de retraite.

J'ai eu avec chacun d'eux sur ce sujet une conversation par écrit qu'ils ont bien voulu signer, et qu'ils m'ont permis de reproduire avec le plus gracieux empressement. En voici le résumé : « Le bâillement par imitation instinctive se propage chez le sourdnuiet aussi bien que chez le parlant, c'est un fait certain; nous l'avons habituellement observé sur nousmêmes et sur tous les sourds-muets avec lesquels nous avons eu des relations suivies. On peut d'ailleurs faire cette observation en classe, dans les ateliers, dans les promenades, en un mot, constamment et partout, c'est un fait évident et incontestable. »

Nous pourrions citer nombre d'autres témoigna-

ges, mais ceux qui précèdent nous semblent plus que suffisants. Cependant, nous ajouterons que M. Vaïsse, directeur lionoraire de l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, qui a passé une vie de dévouement au milieu de ces infortunés, et à qui rien de ce qui intéresse l'aveugle aussi bien que le sourdmuet n'est étranger, est venu également, par ses propres informations, confirmer mes informations et mes renseignements personnels sur ces deux classes d'infortunés.

11 est donc bien établi que le bâillement peut se propager à distance, par la vue cl par Pouie simultanément, ou par la vue seulement et par Vouïe seulement.

Ces faits rendent également évident que ce sont bien les ondes sonores et les ondes lumineuses qui servent d'intermédiaire dans la propagation à distance du mouvement cérébral ou psychique.

Il est à remarquer que la répétition du phénomène fait beaucoup pour sa reproduction.

Yoici, sous ce rapport, un fait curieux; il m'a été raconté par un vénérable vieillard qui a passé sa vie dans l'enseignement supérieur, et dont la haute intelligence n'est étrangère à aucune des questions de science et de philosophie. ^ « Il y a une cinquantaine

' M. l'abbé Vasillier, chanoine honoraire d'Alger, et ancien aumd' nie?- du Collège de Sainte-Barbe.

d'années, me dit-il, il s'est présenté dans mon institution, à Verdun, un personnage qui me proposa, pour une légère rétribution, de donner comme récompense à mes élèves une récréation assez étrange : « Je m'engage , ajouta-t-il, à les faire tous huilier, sans exception, et même les professeurs. »

« Les conditions furent acceptées : élèves et professeurs furent bien résolus de résister le plus possible, et d'infliger un éclatant démenti aux prétentions du personnage; mais, dans le nombre, deux professeurs et dix élèves jurèrent plus particulièrement de ne pas bailler, et des paris s'établirent dans ce sens.

(( Tous étaient réunis dans une grande et vaste salle, tous étaient attentifs, et quelques rires de défi commencèrent par se faire entendre; cependant, le personnage en question, bien en vue^, débuta par des bâillements légers; il les accentua peu à peu, puis il en vint jusqu'à effectuer d'affreux bâillements, cependant avec naturel, mesure et méthode.

« Il y eut quelques élèves qui ne tardèrent pas à être entraînés ; puis quelques autres, puis quelques autres encore, et les plus récalcitrants furent égalementobligés de subirPépidémie. Chez les plus faibles, le bâillement était à son comble; ils se tordaient sur les bancs, ils en étaient malades. »

L'influence de la répétition est donc ici bien frappante.

Je cite ce fait non seulement parce qu'il rentre parfaitement dans mon sujet, mais aussi parce qu'il

peut éclairer ce qui se passe dans un grand nombre d'épidémies nerveuses, où Tobservation directe est. moins facile.

Il est également à remarquer que la reproduction simulée des affections nerveuses développe les prédispositions à ces affections, c'est-à-dire facilite la propagation du mouvement expressif. Le fait suivant, rapporté dans les Mémoires du duc de Saint- Simon, vient à l'appui de cette observation, et fait voir également l'appréhension que l'on avait de son temps de la propagation à distance de ce genre d'affection : « Le roi, dit-il, avait fait prier la duchesse de Châtillon de ne point venir à la cour quand la duchesse de Bourgogne aurait des soupçons de grossesse, ni quand elle serait grosse. Elle avait acquis, en contrefaisant une religieuse du couvent où elle avait été avant de venir chez sa tante, un tic rare et peu perceptible jusqu'à quelque temps après son mariage, et qui depuis s'était augmenté à un point qu'à toute minute son visage se démontait à effrayer, sans qu'elle même s'en aperçut, le plus souvent, par la continuelle habitude ' . »

Ce fait peut se passer de commentaire, mais nous devons remarquer qu'il y a des personnes qui subissent avec une grande facilité l'influence épidémique des affections nerveuses, tandis que d'autres sont

1 Mémoires du duc de Saint-Simon, année 1708, chap. xiv.

DE LA CONTAGION NERVEUSE, ETC. 2i;)

pour ainsi dire complètement insensibles à ces influences; entre ces deux extrêmes, chacun occupe un degré intermédiaire. C'est comme pour l'influence de la musique , qui s'exerce également par la même loi ; nous l'avons fait voir dans un Mémoire spécial '.

Il y a aussi des personnes qui résistent parfaitement à l'influence de telle affection nerveuse et qui sont atteintes par telle autre; de plus, par une volonté énergique, on peut lutter avec avantage contre ces influences, en neutralisant le mouvement expressif qui les propage; c'est ce qui fait que les procédés d'intimidation sont quelquefois excellents comme préventifs de ce genre d'épidémie.

On a souvent rappelé qu'à l'hôpital de Harlem, une jeune fille ayant été prise d'épilepsic, plusieurs autres malades sentirent les atteintes du môme mal . Le célèbre Boerhaave, qui se trouvait alors dans la salle de ces malades, menaça de faire brûler la plante des pieds à la première qui se laisserait aller à une attaque; il fit promener par la salle un réchaud rempli de fers rouges, et l'épidémie fut arrêtée.

Tous ces faits sont parfaitement explicables, et, bien loin d'être contraires à la loi que nous avons formulée, ils la confirment, si on les interprète comme on doit le faire.

' Spécification des diverses influences de la Musi<jiie, Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques (Institut de France), et inséré dans le Recueil des séances et travaux de cette académie, année, 1877.

Ce que nous venons de dire du bâillement peut s'appliquer à une affection, à un phénomène nerveux expressif quelconque.

C'est d'après la même loi que se manifeste le sourire instinctif et involontaire qui se dessine sur nos lèvres, sans même que nous en ayons la conscience en présence d'une personne qui nous sourit.

Le rire devient contagieux comme le bâillement, et peut quelquefois se produire malgré les efforts que l'on fait par convenance pour se retenir; il peut même, contre tous nos efforts, prendre les proportions de ce que nous appelons vulgairement le fou rire.

Notre physionomie reçoit de même l'expression de la tristesse que nous voyons sur la physionomie d'autrui, et nous versons des larmes sous l'influence des personnes qui en répandent.

Tous les siècles ont senti cette vérité , lors même qu'elle ne fût pas démontrée scientifiquement. Horace disait déjà : « L'homme est ainsi fait, il rit au sourire.

(( Pour que vous me tiriez des pleurs, il faut que vous pleuriez.

(( La nature a si bien fait, que nous sommes toujours les échos sincères de toutes les émotions : joie ou colère, crainte ou douleur; c'est même un de ses grands triomphes, de nous donner justement le cri qui frappe à la fois l'oreille et le cœur'. »

' Art poétique, liv, III.

Ainsi la sensation du plaisir et de la douleur se propage aussi par cette voie : «... Nous imitons, sans nous en apercevoir, tous les mouvements du malheureux que la souffrance déchire; nos mâchoires se resserrent, ses cris plaintifs font contracter les traits de notre figure; etne pouvant mêler nos plaintes à ses accents douloureux, nos yeux se baignent de larmes, le cœur est comprimé... Cet effet de l'imitation est la base de toutes nos sympathies intellectuelles pour les plaisirs elles peines d'autrui... 1. »

L'expression de notre physionomie, de notre air, de notre attitude, tendent à s'identifier avec l'expression de la physionomie, avec l'air, l'attitude des personnes que l'on regarde habituellement ou attentivement.

La vue ou l'audition de la toux répétée, du bégaiement, du hoquet, du vomissement, etc., déterminent ou tendent à déterminer les mêmes phénomènes chez les personnes présentes.

Montaigne a dit : « La vue des angoisses d'aultruy m'angoisse matériellement... Un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier. »

Il n'y a pas jusqu'à l'intonation, jusqu'au ton, au timbre de la voix qui ne Unissent, sans qu'on le veuille, par se rapprocher et même par s'identifier avec l'intonation , le ton , le timbre de la voix des personnes avec lesquelles on vit dans l'intimité.

* Dictionnaire des sciences médicales, en soixanle volumes, nrl, Imitation.

CHAIMTllE XI.

D'après M. Bouley, de l'Institut, si un cheval prend le tic de serrer convulsivement la mâchoire ou de secouer la tête , il n'est pas rare de voir les chevaux de la même écurie prendre un tic semblable.

Les phénomènes de traction , de marche, de mouvements plus ou moins rapides se communiquent également par la même voie. Les chevaux se laissent entraîner à la course; il suffit que l'un précipite le pas pour que les autres le suivent.

Les phénomènes de suggestion qui ont lieu dans certains états maladifs sont complètement sous la dépendance de cette loi. Dans un ouvrage important : Études cliniques sur riiystevo-épilepsie , M. P. Richer fait remarquer que si l'anestliésie cutanée est complète, les sens sont conservés à un certain degré , et demeurent comme une voie ouverte par laquelle il est possible d'impressionner le malade d'une façon variable; alors on peut opérer de curieux phénomènes de suggestion : « Lorsque l'attention du sujet cataleptique est attirée, dit-il, il devient susceptible d'exécuter une série d'actes inconscients qui se produisent à la manière des reffexes, d'une façon en quelque sorte fatale, à la suite de l'excitation des différents sens i. »

Il cite des faits curieux ; en voici quelques-uns de caractéristiques : « La malade cataleptique dont

' Etude clinique sur Vliyslero-épilepsie, 188 1 , 2""^ part.

DE LA COiMAGICN NERVEUSli, ETC. 223

l'œil est en état de percevoir les mouvements de l'expérimentateur placé en face d'elle , les reproduit exactement; il y a quelquefois, au commencement, un peu d'hésitation, mais il sullit de répéter le mouvement une ou deux fois, pour voir la malade, transformée en véritable automate ^ reproduire avec précision tous les mouvements dont l'image vient impressionner la rétine On peut faire exécuter

ainsi à la malade les mouvements les plus variés , non seulement des bras et des jambes, mais de la face et de tout le tronc, comme ouvrir et fermer la bouche, tirer la langue, frapper des mains, frapper des pieds, s'abaisser, s'accroupir, s'agenouiller, se relever, sauter, se déplacer même , marcher, etc. \ f)

il est évident que tous ces faits rentrent sous la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif. Ce qui suit est également important au point de vue qui nous occupe : « Des mouvements qui sont accompagnés d'un bruit caractéristique n'ont pas besoin d'être vus pour être représentés, il sullit que le bruit soit entendu. Ainsi, l'observateur placé derrière la malade frappe-t-il des mains, celle-ci frappe aussitôt des mains; frappe-t-il du pied, celle-ci frappe aussitôt du pied...-. »

M. P. Richer constate ainsi l'effet de la musique sur ces malades : ^c... Et la musique impressionne profondément la malade, au point de lui faire prendre

' J-lt/tde clinique sur l'Iiystéro-épilepsic, 188!, 2"" part. ' Ibid.

toutes les attitudes en rapport avec les sentiments variés qu'elle exprime. Lorsque la musique cesse, la catalepsie revient aussitôt avec toute son intensité.. V . »

M. le docteur Charcot, lecélèbre médecin en chef de laSalpêtrière, a parfaitement constaté les faits de suggestion ; dans un Mémoire lu à l'Académie des sciences sur les divers états nerveux déterminés par Hiypnotisation chez les hystériques, il dit : «La persistance fréquente de l'activité sensorielle permet souvent d'impressionner le sujet cataleptique par suggestion, et de susciter chez lui des impulsions automatiques variées-. »

Tous ces phénomènes sont parfaitement expliqués par la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif; pour s'en convaincre il suffit de suivre ce mouvement dans toutes ses étapes, comme nous l'avons fait précédemment, et comme nous le faisons plus loin, dans un chapitre spécial pour la musique.

in.

Il est facile de constater que l'imitation instinctive, qu'elle soit physique, intellectuelle ou morale, en un mot quelle qu'elle soit, se propage par la même

' Etude clinique sur V liystéro-épilepsie,

^ Comptes rendus de l'Jcadtimie des sciences, 1882, 1*"" semestre.

loi, puisque tous les faits qui s'y rapportent se manifestent par des mouvements cérébraux qui se propagent à distance. Nous l'avons fait voir dès les premiers Mémoires que nous avons publiés sur ces questions.

Ainsi, les dispositions mentales, la folie, et à plus forte raison le simple égarement du sens commun sont contagieux.

Ces états de l'intelligence se communiquent par Texemple, par les relations, par le conlact habituel de la vie. Cela est bien admis par les aliénistes et par ceux qui ont spécialement étudié ces questions.

Dans plusieurs Mémoires consacrés à la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif, nous avons dit que la folie pouvait se propager par cette voie, mais sans développer ce point.

Évidemment, ce seul point présentait une grande et importante question , qui demandait un travail tout spécial.

lia été traité avec une rare habileté par une des plus grandes illustrations médicales de l'Italie, un aliéniste universellement connu par ses remarquables travaux, M. le docteur César Vigna, directeur du célèbre établissement de Saint-Clément, à Venise K

' Dans une savante élude publiée dans V Union médicale, de mai 1880, le docteur Vio Bonato, qui s'est si brillamment distingué pendant le siège de Paris, s'exprime ainsi : « Un des plus savants médecins aliénistes dont l'Italie s'honore, le docteur César Vigna, a publié récemment un remarquable travail sur la folie simulée... C'est ce même professeur qui, en 1873, fondait à Venise, dans la petite île de Saint-Clément, un magni-

Le premier, le célèbre professeur a fait avec détail l'application de la loi que nous avons formulée, à l'explication de la folie contagieuse. Il a lu sur ce sujet un important Mémoire à l'Institut de$ sciences, lettres et arts de Venise ' .

Dans sa haute probité scientifique, il nous en rapporte tout riionneur, dont il lui revient cependant une grande partie, car s'il y a du mérite à découvrir une loi, il y en a également à mettre de côté les hypothèses favorites , pour lui donner place et faire concourir à sa démonstration les faits soigneusement observés dans une longue et brillante carrière scientifique.

Il rappelle d'abord la loi que M. le docteur Prosper Despine attribue à Esquirol et qu'il s'est appliqué à développer avec talent :

« La contagion morale, dit-il, se fonde sur une loi naturelle que le docteur Despine a formulée de la manière suivante : « Toute manifestation des ins- (( tincts de l'àme, des sentiments et des passions (( de toute nature, excite des sentiments et des pas-

fiqiie hospice d'aliénées pouvant contenir près de 600 femmes, et dont il est le directeur. Par les soins de notre confrère cet' établissement est devenu l'un des premiers dans ce genre. « — V Abeille médicale de décembre 1 873, donne également une description détaillée de cet établissement modèle en signalant un autre savant travail de son éminent directeur : la Monomanie ambitieuse, une des plus remarquables études que nous connaissions sur cg sujet.

' Séances des IGet 29 juin 1881.

(( sions semblables chez les individus qui sont susce ceptibles d'éprouver ces éléments instinctifs à un « certain degré. — « Pour mieux éclairer l'idée, le docteur Despine compare ce qui se passe dans notre esprit à un phénomène physique bien connu : « De « même, dit-il, que la résonnance d'une note musicale (c fait vibrer la même note dans toutes les tables <( d'harmonie qui, étant susceptibles de donner cette « note, se trouvent sous l'influence du son émis, de « même aussi, la manifestation d'un sentiment, « d'une passion excite le même élément instinctif, (( le met en activité, le fait vibrer pour ainsi dire chez (( tout individu susceptible par sa constitution morale « d'éprouver plus ou moins vivement ce même élé- « ment instinctif. » {De rimitalion, etc., par le docteur Prosper Despine, de Marseille.)

« La comparaison, continue le docteur César Vigna, pour si exacte et si précise qu'elle soit, n'est toujours qu'un argument indirect, elle pourra sans doute éclairer, mais elle ne pourra jamais expliquer le phénomène. Il était réservé à M. Rambosson de donner une explication vraiment scientifique du fait, avec la loi de la transmission du mouvement expressif, une des plus vastes lois physiologiques formulées jusqu'ici, en tant qu'elle tient sous sa dépendance les phénomènes de l'instinct et de l'intelligence, qui se manifestent simultanément avec le mouvement cérébral et les phénomènes de l'innervation qui s'y rapportent. Les données de la science sont aujourd'hui

suffisamment élaborées pour permettre la généralisation de cette grande loi, qui a été admirablement illustrée par l'auteur, dans une longue suite de très importants travaux ^ »

Donnons également un passage de la Gazette de Venise (29 juillet 1881), qui a rapport au même sujet: « L'associé correspondant, César Yigna, directeur de l'Asile central de Saint-Clément, traite de la contagion de la folie. Il démontre, avant tout, que la contagion ne saurait se concevoir comme un élément sui generis matériel et qu'on ne peut employer que par métaphore cette expression.

(( Voyant dans cette aptitude spéciale de l'organisme un fait physico -psychologique delà plus haute importance, il se livre à une investigation exacte du phénomène, l'analysant dans ses modalités diverses, et étudiant cette merveilleuse tendance dans les di-

' Voici le texte de ce dernier passage : « Se non che il confronte per quanto vogliasi esatto e précise, é sempre un argomento indiretto, che potrà benissimo chiarire, ma non mai spiegare il fenomeno.

« Era riservato al célèbre Raml)Osson el dare una spiegazione veramente scientifica del fatto colla legge délia trasmissione et délia trasformazione del movimento espressivo ; una délie piu vaste leggi fisiologiche formnlate fin qui iii quanto che tiene sotlo la propria dipendenza i fenomeni dell' instinto et dell' intelligenza, che si manifestano simultaneamente col movimenti cérébrale ed i fenomeni dell' innervazione che visi riferiscono. I dati délia scienza sono oggidi sufficientemente elaborati per la generalizzazione di questa gran legge che dall' esimio autore venue mirabilmenle illustrata conuua lunga série d'importanlissimi lavori.., » Contagion délia pazzia, del Dott. Cesare Yigna, direttore del frenocomio centrale diS. Clémente, lu Venezia ; etc.

vers principes qui la déterminent et la développent.

« A une explication scientifique des faits qui peuvent se rapportera l'instinct d'imitation, se prête, selon lui, parfaitement la loi physiologique de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, telle qu'elle a été formulée par M. Rambosson, loi fondée exclusivement sur l'observation et sur l'expérience , et qui a été également bien illustrée par l'auteur dans une suite de savants travaux »

Nous sommes vraiment heureux que nos travaux sur la transmission et la transformation du mouvement expressif, aient pu captiver un savant aussi éminent, aussi consciencieux que le docteur César Vigna, dont la compétence ne saurait être dépassée.

Déjà, lorsque nous avons fait l'application de cette loi à la compréhension spontanée de la musique, et

' Voici le texte : « Il socio corrisponden te, Cesare Vigna, direttoi*e de frenocomio centrale di San Clémente, traita del contagio délia pazzia. L'autore dimostra anzi tutto clie il contagio morale non si saprebbe concepire corne un elemento sui generis mAleriale odinamico, e che solo per metafora si puo usare quest' espressione...

« Ravvisando in questa spéciale attitudine d'ell' organismo un fatto Gsiopsicologico délia più alta imporlanza , egli si fa ad investigare con accuratezza il fenomeno, analizzando, nelle singole sue modalità, e studiando la mirabile tendenzasecondoi diversi principii che la determinano ela sviluppano.

« Per una scientilica spiegazione dei fatti riferibili ail' istinto dell' imitazione zi presta, secondo lui, egregiamcntela legge fisiologica délia trasmissione etrasformatione del movimento espressivo, quale veue formnulala dal célèbre professore Rambosson, di Parigi, legge fondata esclusivament sull, osservazione c suU' esperienza, e dallo stesso cosi bene illustrata con una série di lavori dottissimi. (Gazettadi Fenezia, 29 luglio, anno 1881.)

à son influence sur le physique et sur le moral, l'éminent docteur avait apporté l'expérience de sa longue carrière médicale à l'appui de notre travail ; il a publié sur ce sujet un ouvrage tout à la fois des plus savants et des plus intéressants ^

Il est bien évident que cette même loi, qui explique la contagion de la folie, peut expliquer également l'égarement du sens commun par contagion.

En vivant habituellement avec des personnes qui pensent faux, qui raisonnent mal, qui agissent de même, notre cerveau recevant sans cesse, par la transformation du mouvement , le contre-coup déréglé du leur, tend à se laisser aller à ce même mouvement , qui , par son influence sur nos facultés intellectuelles, nous entraîne à penser, à raisonner, à agir comme elles.

Ceux qui ont un jugeaient très solide, ne subiront que peu d'abord cet entraînement, ils éprouveront même une répugnance invincible pour ce genre de mouvement, mais, à la longue, ils finiront par se laisser aller plus ou moins. Ceux qui n'ont pas ce jugement solide sont bientôt invinciblement entraînés.

Le sens commun peut ainsi s'obscurcir, s'égarer ou se perdre avec la plus grande facilité, comme il peut, par une influence contraire, revenir dans le

' Intorno aile diverse influenze délia mitsica sul fisico e sul morale, edizioni Ricordi, Milano.

droit chemin lorsqu'il a été égaré ; il subit les influences en bien ou en mal de tout ce qui l'entoure, à un degré qui étonne lorsque l'on y réfléchit pour la première fois.

Entre la plus légère déviation du sens commun et la folie déclarée, il y a une infinité de degrés dans lequel la plupart des hommes peuvent se classer.

En général, on divise les causes qui produisent la folie, en deux grandes catégories : celles qui agissent directement sur l'intelligence et celles qui agissent sur les sentiments, et toutes les deux se rangent sous la loi de la transmission et de la transformation du mouvement.

Le sens commun peut être faussé, égaré ou ramené à son état normal, par les causes qui agissent sur l'intelligence et par celles qui agissent sur le sentiment.

A la longue, on finit par prendre le tour des pensées et des sentiments, et même les façons d'agir des personnes au milieu desquelles on vit; par raisonner juste si elles raisonnent juste, par déraisonner si elles déraisonnent, et cela naturellement, instinctivement, sans même que l'on s'en aperçoive, sans même que l'on s'en doute.

Leuret, l'éminent aliéniste, avait bien compris la facilité avec laquelle le sens commun subit les influences qui l'entourent; il imposait la raison à ses malades, et cette raison imposée, jouée, devenait peu à

peu la raison spontanée, sincère, parcette seule force secrète qui agit en nous et qui soumet, qui plie toujours, à la longue, nos pensées à nos actes et notre principe interne à nos habitudes externes

C'est également la manière de voir de Flourens qui, sous ce rapport, partage la doctrine de Leuret : (( Et de même, dit-il , que l'on finit par croire au mensonge que l'on répète, on revient aussi à la raison, on fait chaque jour un nouveau pas vers elle, par la seule habitude de ne dire jamais que des choses sensées, des choses vraies... Ainsi, d'une part, la seule habitude du mensonge, de l'erreur, suffit pour conduire à cette erreur fixe qui est la folie ; et de l'autre, la seule habitude d'actes sensés, de paroles sages, suffit pour rendre à l'âme ce goût dominant, constant, ce goût fixe du vrai, qui est la raison ^. »

Puisque si peu de chose suffit pour faire perdre complètement la raison et détruire le sens commun, il en faut bien moins encore pour l'obscurcir ou l'égarer seulement.

Il est à remarquer que l'on peut, jusqu'à un certain point, lutter contre l'envahissement de la folie, comme on peut lutter contre le bâillement, l'éternument, le rire, etc.; ce rapprochement peut paraître étrange, mais cette apparence étrange disparaîtra, si

' Levret, du Traitement de la folie.

^ Flouhens, Psychologie comparée, p. 221-222.

l'on veut bien faire attention que l'expression de tous ces phénomènes présente quelque chose de commun, c'est-à-dire un mouvement cérébral, sur lequel, dès que Ton en a conscience, la volonté peut agir, soit pour le développer, soit pour le neutraliser. Ces observations font voir tout ce que ces phénomènes ont de commun et de particulier, et, en même temps, elles font parfaitement ressortir la loi de la transmission et de la transformation du mouvement.

Maudsley, le savant aliéniste, dit : « Parmi les gens qui ont réfléchi à leurs pensées et à leurs sentiments, beaucoup sans doute, à un certain moment de leur existence, ont eu le sentiment qu'il ne leur faudrait pas grand'chose pour devenir fou, que, positivement, un effort était nécessaire pour retenir leur raison prête à s'échapper... Il est certain, en effet, que l'homme a, ou pourrait avoir sur lui-même, dans une certaine mesure, le pouvoir de prévenir la folie. D'où qu'elle vienne, la folie est la déchéance de la volonté, la perte de la faculté de coordonner les idées et les sentiments ; donc, le sage développement du contrôle de la volonté sur les sentiments et sur les idées, fournit à l'homme une force qui lutte énergiquement en faveur de la sanité ' . »

Plus loin, il fait remarquer que souvent la folie dépend de Tusage de nos facultés, et non d'une lésion de nos organes; c'est-à-dire qu'étant souvent fonc-

' AIaudslev, le Crime et la Folie, cliap. ix.

tionnelle et non pas organique , on peut, par une ferme volonté, guérir la folie comme on peut également la prévenir : «... Le commencement de la guérison pour un aliéné, dit-il, c'est toujours un réveil de la puissance de la volonté; réveil d'autant plus possible que la maladie, sous un grand nombre de ses formes, n'est point accompagnée de désordres physiques ; qu'elle est fonctionnelle et non pas organique \ »

Un peu plus loin encore, il ajoute : «... Nul ne peut contracter l'habitude d'être inconséquent dans ses pensées, dans le sentiment, dans l'action, sans que la sincérité et l'intégrité de sa nature n'en reçoive atteinte , et sans que la lucidité et la force de son intelligence n'en soient diminuées ^. »

Ces faits sont loin d'être en désaccord avec la liberté morale. On voit, au contraire^ qu'ils la mettent en relief ; car l'homme peut plus ou moins modifier le mouvement expressif, l'arrêter, lui résister avec énergie en se tenant sur ses gardes ; il peut, de plus, fuir les occasions, en tous cas, il n'est responsable que jusqu'au point où il peut résister.

Examinons brièvement un autre phénomène, la terreur panique; elle s'empare quelquefois de nom-

' Maudsley, le Crime et la Folie.

' llnd.

breux combattants sur le champ de batéiille; elle peut, par contagion, descendre dans le cœur des plus fiers héros. Les animaux sont quelquefois sujets à cette terreur contagieuse, et des troupeaux entiers peuvent en être atteints.

Un animal, par exemple, est saisi de cette terreur, pour une cause ou pour une autre; cette terreur s'exprime aussitôt dans ses regards, dans son attitude, dans ses mouvements, dans ses cris.

Il y a là, d'abord, un mouvement cérébral ou psychique, qui se transmet aux nerfs, aux muscles, aux divers organes; puis, aux ondes sonores et aux ondes lumineuses, mouvements purement physiques qui, par une nouvelle suite de transmissions et de transformations, comme nous l'avons vu précédemment, vont donner naissance, chez les animaux qu'ils atteignent, à un mouvement cérébral ou psychique, analogue à celui que la terreur panique a produit chez le premier animal, et qui a causé toute la série de mouvements. De là aussi production de cette même terreur chez ceux que l'impulsion entraîne.

Il se présente ici une différence entre l'homme et l'animal, qu'il est bon de constater : le mouvement cérébral qui produit la terreur panique chez l'animal a un résultat fatal , tandis que l'homme peut par sa volonté, parla puissance qu'il exerce sur le cerveau, neutraliser ce mouvement cérébral, le calmer, et ainsi résister plus ou moins à l'impulsion.

Par la même loi, les bonnes actions portent à faire le bien , et toutes les faiblesses, tous les crimes deviennent contagieux.

Le suicide est vraiment à l'ordre du jour et sa propagation épidémique ne peut être mise en doute : « Le suicide devient pour ainsi dire contagieux dans les maisons d'aliénés, dans les petites villes, où l'attention des habitants est subitement éveillée par le détail des circonstances qui ont trait à l'accomplissement d'un suicide....

(( L'imitation, au rapport de Voltaire, conduisit dans la même famille, au suicide, le père et ses deux enfants, par le même genre de mort, et dans la même année de leur vie »

Nous avons déjà cité la monographie si complète du docteur Ébrard, nous croyons utile de résumer en quelques mots son opinion sur ce sujet. « Le suicide, dit-il, peut se propager par imitation, par une sorte de contagion morale, dont l'existence est tout aussi certaine que celle de la contagion de quelques maladies. »

A ceux qui douteraient de la puissance de l'exemple , il rappelle les épidémies de suicides qui eurent lieu à Lyon, où les femmes, dégoûtées de la vie, se précipitaient en foule dans le Rhône; à Marseille, où les filles se tuaient par dépit d'amour; à Rouen, où l'on observa en 1806 un grand nombre de suici-

' Dictionnaire de médecine, en soixante volumes, art. Imitation. ' Ibid.

DE

des. Tout le monde connaît, dit-il, l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se pendirent successivement et en un très court espace de temps, à un crochet qui se trouvait dans un passage très obscur de rhôtel. Sur l'avis de Sabatier, on enleva le crochet, et l'on ouvrit une fenêtre en face du mur, sur lequel il était placé : les suicides cessèrent aussitôt. Un soldat se tue dans une guérite : d'autres soldats suivent cet exemple; ils choisirent cette même guérite, et l'on ne sait où cela serait allé, si Napoléon P'" n'avait ordonné de faire brûler la guérite. Un ordre du premier consul suffit également,, en 1 802, pour faire cesser les morts volontaires qui devenaient fréquentes dans l'armée. Un noble lord dégoûté de la vie va se précipiter dans un des cratères du Vésuve ; son exemple trouva de nombreux imitateurs parmi les Anglais.

Il ajoute : « Tous les jours nous voyons que les suicides qui ont un certain retentissement ou qui présentent quelques circonstances bizarres ou extraordinaires, sont suivis d'un certain nombre de suicides semblables et accomplis dans les mêmes circonstances. C'est ce qui arrive à peu près infailliblement toutes les fois qu'un individu se précipite du haut de quelque roche escarpée, de quelques monuments, des tours de Notre-Dame, par exemple, de la colonne Vendôme, de la tour de Londres et autres lieux ^ »

' D. EbdARD, le Suicide, etc., chap. VII.

Dans le courant de juin 1882, les journaux ont annoncé qu'à raison des nombreux suicides qui avaient eu lieu depuis quelque temps, il était désormais interdit de monter dans la colonne Vendôme, lieu de prédilection choisi par les victimes.

Toutes les manifestations de l'âme deviennent ainsi contagieuses, par les mouvements coordonnés qu'elles font naître dans le cerveau et qui de là rayonnent à l'extérieur et atteignent les autres cerveaux, par une suite de transformations de ce même mouvement coordonné.

Au point de vue de la morale, l'influence des exemples bons ou mauvais et des compagnies que l'on fréquente , influence si bien comprise par tous les Pères de la vie spirituelle et par les moralistes de tous les siècles, trouve dans cette loi une claire et évidente démonstration : « Celui qui aime le danger périra dans le danger, » cet aphorisme de la morale universelle reçoit ici une démonstration rigoureusement scientifique.

La descente progressive et fatale, analogue à celle de la folie, est parfaitement nuancée dans les lignes suivantes, d'un éminent philosophe : « L'honnêteté a deux soutiens, l'horreur du vice et l'amour de la vertu. L'horreur du vice se perd presque toujours en le fréquentant. A moins que l'âme ne réagisse fortement, le compagnon du vicieux est perdu. On commence par tolérer, puis on excuse.

On se met de plain-pied avec le déshonneur. Ce qui à distance paraissait impossible, devient facile et naturel quand l'àme s'est empoisonnée par le contact ^ ))

On se forme naturellement , aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue intellectuel et moral, sur ceux qui nous entourent, surtout lorsqu'ils ont sur nous une influence qui nous force à les observer. Il est curieux de voir, sous ce rapport, combien les serviteurs qui sont restés longtemps dans une même maison, prennent les allures des maîtres; principalement les serviteurs des grandes maisons, où le prestige de la position des maîtres augmente leur influence sur Tesprit de ceux qui vivent près d'eux.

On m'a raconté plusieurs fois, qu'à l'île de la Réunion, avant que la traite des noirs fût abolie, les grands propriétaires donnaient quelquefois des fêtes pour leurs esclaves, auxquelles les esclaves des habitations voisines étaient invités. Ces noirs étaient souvent d'anciens serviteurs dévoués, qui de père en fds étaient nés chez le propriétaire. Dans ces fêtes, il y

' Jules Simon, le Devoir, V part.

avait danses, festins, etc., où chacun se laissait aller à ses libres allures. Alors une chose frappait tous les regards, c'est la ressemblance d'air, d'attitude, de genre , de manière que chacun avait avec son maître. Il n'était pas nécessaire de demander à qui appartenait tel ou tel serviteur, car, par le serviteur on connaissait le maître , et par le maître le serviteur.

Les organisations les plus faibles ou les plus sensibles, telles que celles des enfants et des femmes dont le système nerveux est si impressionnable, paraissent les plus propres à recevoir et à transformer le mouvement expressif, et par conséquent à subir l'influence du dehors.

Cela est en effet, et les observateurs sont unanimes sur ce point : « La mobilité nerveuse qui constitue le caractère essentiel organique de certains sujets, lit-on dans une œuvre qui fait autorité , est cause que rimpression la plus légère agit sur le cerveau, et établit cette sympathie dont il est diflîcile de se rendre compte, en produisant cette série de phénomènes qui les mettent en rapport avec l'individu dont ils s'attachent pour ainsi dire à copier les gestes et les mouvements. . .

« Van Swiéten rapporte l'observation de mouvements convulsifs manifestés chez un certain nombre d'enfants, et répétés par tous ceux qui avaient le malheur d'en être témoin... L'impression que produisent les convulsions épileptiques sur l'esprit des

enfants, des jeunes personnes surtout, déterminent très souvent des accidents analogues à ceux qu'éprouve celui qui en est primitivement affecté, que celte affection soit originaire ou accidentelle »

Il n'y a pas jusqu'aux affections qui nous paraissent presque impossibles d'imiter de prime abord, même avec effort et volontairement, dont, à la longue, on ne finisse par subir la contagion, instinctivement et sans même s'en douter : « ... La difficulté extrême que les personnes bègues éprouvent naturellement à prononcer certaines syllabes , produit sur les enfants une impression telle, qu'ils s'habitueraient à bégayer si l'on n'avait le soin de les détourner de cette propension vicieuse à l'imitation ^. »

Mais voici une observation bien caractéristique, et qu'explique parfaitement la loi qui nous occupe; elle est due à un spécialiste qui a vieilli dans la pratique, M. Colomba (de l'Isère) : «... Je ne crois pas trop m'avancer, dit-il, en disant qu'une personne, surtout si elle est jeune, qui vivrait dans la société d'un ventriloque, ne tarderait pas à le devenir presque involontairement; de même que deux individus qui vivent longtemps ensemble, finissent par être à l'unisson pour le ton de la voix, et, ce qui est plus admirable encore , leurs voix acquièrent à peu près le même timbre. »

' Dictionnaire des sciences médicales, eu soixante volumes, ait- Imilation.

Ibid.

H est évident que toutes les influences qui entourent la première enfance sont aussi puissantes sur le moral que sur le physique.

C'est surtout chez les enfants , dont le cerveau si sensible obéit au plus léger mouvement, que ces phénomènes de transmission à distance sont curieux à observer.

Qu'on le veuille ou non, la première éducation commence aussitôt que l'enfant vient au monde, et même aussitôt qu'il a été conçu; seulement, cette éducation est bonne ou mauvaise.

Dès qu'il vient de naître , tout ce qui l'entoure l'impressionne en bien ou en mal, et, au bout de quelques semaines , voyez ce frêle petit être que la nourrice porte sur son bras , regardez-le avec un sourire bienveillant : aussitôt sa physionomie s'éveille, ses traits s'épanouissent et un gracieux sourire répond au vôtre. Il est ému jusqu'au fond de son organisation, et cette influence spontanée le rend heureux; on peut dire également que cette influence répétée le rend bon.

Regardez-le au contraire avec un air sévère, morose : aussitôt son visage se rembrunit, ses traits se contractent et les larmes coulent. Toute sa petite existence , douloureusement impressionnée, se concentre, se referme sur elle-même. Une influence semblable habituelle ou souvent répétée le

D:E la contagion nerveuse, etc. 243-

rendra maussade, sournois, égoïste et méchant \ Tous ces phénomènes sont parfaitement expliqués par la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif.

Il en est de même de toutes les impressions habituelles de l'enfance : toutes s'incarnent chez elle et deviennent corps et âme. Il est difficile, même après avoir étudié le sujet , de se faire une juste idée de Fimportancedes soins donnés à la première enfance, surtout des soins maternels. Les caresses, les regards, les sourires d'une mère ont une onction divine. Ils transmettent une âme, un feu subtil qui pénètre, réveille, vivifie toutes les fibres de la tendre enfance. Les baisers, les regards, les sourires de l'étrangère sont âpres et secs; ils ne contiennent pas condensés, ils ne transmettent pas l'intelligence , l'amour, la vie intime qu'une mère donne à son enfant : souvent ils empêchent de naître ou éteignent tous les germes nobles dans leur source. Ces germes demandent à être couvés par les effluves maternelles : « Gom- « mence, jeune enfant, dit Virgile, à connaître ta. (( mère à son sourire : ta mère ! elle a pendant dix ce mois souffert bien des ennuis ! Commence , jeune (( enfant : celui à qui n'ont point souri ses parents (( ne fut jamais admis à la table des dieux , jamais au (( lit d'une déesse ~. »

' Voir noire ouvrage r Éducation maternelle, T édition, librairie Firmin-Didot.

Eglogue 11' .

Tous les faits viennent à l'appui de la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif; il est hors de doute que les enfants , à cause de Tétat de leur système nerveux, plus que tout autre se façonnent par tout ce qui les entoure, et qu'ils prennent les tics , les manières, le genre des personnes au milieu desquelles ils vivent habituellement avec une facilité étonnante.

J'exposais ces idées à l'un de mes amis, alors : « Regardez, me dit-il, en me montrant sa petite fdle, n'est-ce pas, tout pur, la parente qui l'a nourrie et élevée, et que vous connaissez? Voyez son allure, sa démarche, ses manières, ses gestes, son regard, son sourire, en un mot toute sa physionomie. Et lors même que les traits du visage sont bien différents, est-ce qu'il n'y a pas comme une espèce d'habitude nerveuse dans la disposition et le jeu des fibres qui rappelle la physionomie de la parente? »

C'était en effet parfaitement vrai, et, si l'on y fait attention, à chaque instant on pourra remarquer des influences analogues.

La loi de propagation à distance du mouvement expressif qui nous occupe, nous fait sentir, plus que jamais, la haute importance qu'il y a à ce que toutes les personnes et toutes les choses qui entourent la première enfance , soient excellenles sous tous les rapports. L'expérience de tous les siècles confirme les observations les plus récentes et les plus rigoureuses de la science.

L'âme ne peut se développer qu'en agissant dans le corps, qu'en mettant ses fibres en jeu et qu'en leur imprimant une direction spéciale. Elle s'y exprime, s'y développe d'autant plus facilement que l'enfance est plus tendre, car alors, l'organisation étant en formation, les os mêmes sont encore mous et flexibles, et tous les organes d'une impressionnabilité excessive qu'ils perdent à mesure que l'âge avance.

Dans la première enfance le système nerveux obéit donc aux plus faibles impulsions de l'âme, aux plus faibles mouvements coordonnés qui lui viennent de l'extérieur. Des instincts généreux, une raison

droite, des sentiments élevés impriment au corps des mouvements, des traces, des sillons autres que ceux que lui impriment des instincts grossiers, une raison déviée, des sentiments moins élevés.

Ces impressions faites dans le corps par les instincts, les pensées, les sentiments, ne s'effacent pas immédiatement; elles deviennent d'autant plus profondes que l'âme les éprouve plus souvent. Elles finissent même par emprisonner Tâme dans leurs contours; elles la soumettent, l'entraînent et lui font subir, quelquefois malgré sa résistance, les instincts, les pensées, les sentiments dont ils sont le résultat, l'expression. Delà les habitudes, le caractère de Tindivi(Ju.

Comme fibre, Tâme peut, en luttant, modifier ces dispositions de l'organisme ; elle peut, par des efforts réitérés, changer la direction des fibres et tracer

d'autres sillons ; mais lorsque la première enfance est passée, que l'âge est venu, que les organes sont entièrement formes, que les sillons se sont durcis, cela est bien difiicile, il est presque impossible de le faire complètement, les premières impressions se •réveillent toujours.

Un passage de l'éminent physiologiste, M. Claude Bernard, vient à l'appui de ces observations :

« Mais ce ne sont pas seulement, dit-il, les mouvements de nos organes extérieurs qui deviennent automatiques ; la formation de nos idées est soumise à la même loi, et lorsqu'une idée a traversé le cerveau durant un certain temps, elle s'y grave, s'y •creuse un centre et' devient comme une idée innée. — Ici, le physiologiste vient donc justifier le sentiment du poète latin , en démontrant que, pendant le jeune âge , le cerveau en voie de développement •est semblable à la cire molle, apte à recevoir toutes les empreintes qu'on lui communique, comme la jeune pousse de Tarbre prend également toutes les directions qu'on lui imprime. Plus tard, alors que l'organisation est plus avancée , les idées et les habitudes sont, ainsi qu'on le dit, enracinées , et nous ne sommes plus maître ni de faire disparaître immédiatement les empreintes anciennes, ni d'en former de nouvelles'. »

' Cl. Iîkrnard, Discours de réception à r Académie française , 27 mai il 869.

La première enfance, c'est le métal en fusion que l'on verse clans le moule et qui prend toutes les formes. La première enfance passée, le métal humain est durci, on ne peut le refondre de nouveau, tout au plus s'il est susceptible de quelques grattages.

«... Philippe aurait-il voulu qu'Alexandre son fds, apprît à lire du plus grand philosophe de son temps, d'Aristote, et celui-ci se fût-il chargé de cet emploi, si l'un et l'autre n'eussent senti combien il importait, pour le présent et pour l'avenir, que les premières études fussent dirigées par le maître le plus habile'?»

Évidemment Philippe sentait instinctivement que l'àme tout entière de ce grand homme, tendrait à s'exprimer à chaque instant dans Tàme de son enfant, c'est-là tout le secret de son choix. On voit dans tous ces faits la clarté que projette laloi qui nous occupe sur la première éducation. Nous sommes un peu long sur ce point, mais le sujet en vaut la peine.

Tous les tempéraments qui se rapprochent de celui de l'enfant, tel que celui de la femme, sont également les plus propres à recevoir l'impression du mouvement coordonné, à en subir les influences, et, par conséquent, à participer à toutes les contagions dont-il est le principe.

On a également constaté que les phénomènes ner-

' QuiTîTILIEN, de V Institution oratoire, liv. I«^

CHAP1TR15 JX.

veux, tel que le bâillement, l'épilepsie, etc., communs à l'homme et à l'animal, se communiquent de l'homme à l'animal, et réciproquement; nous avons cité plusieurs faits bien constatés.

Il est facile de voir à chaque instant, que Thomme exerce naturellement une puissante influence sur l'instinct moral des animaux qui l'approchent de plus près, qui vivent dans sa familiarité.

La fascination^, l'art du charmeur, du dompteur s'exercent par la même loi de la transmission et de la transformation du mouvement.

On a constaté que l'influence de l'exemple a plus de force chez l'animal quand il est dans le courant de son instinct que chez l'homme, et cela se comprend, car r homme peut résister par des motifs de raison à l'impulsion du mouvement transmis et transformé, et l'animal n'a pas cette faculté.

On a également remarqué que la contagion pour le mal se faisait très énergiquement chez les imbéciles et chez les idiots. La cause en est simple, la loi morale n'existant pas pour eux, la lutte ne vient pas neutraliser le mouvement transmis; ils se laissent aller, comme l'animal, à l'impulsion quelle qu'elle soit, suivant leur instinct, et s'ils ne se livrent pas toujours à des actes complètement semblables à ceux dont ils sont témoins, ils en font d'analogues : « Lorsque ces malheureux sont autant idiots moralement qu'ils le sont intellectuellement, l'instinct d'imitation peut les porter aux actes les plus graves; c'est ainsi qu'un

idiot ayant vu saigner un porc, prend un couteau et va couper le cou à un homme...'. »

Les enfants dont la raison n'est pas encore développée participent à cette faiblesse ; c'est ce qui explique la cruauté excessive que l'on remarque quelquefois chez eux, soit à l'égard de leurs semblables, soit à Tégard des animaux : « Cet âge est sans pitié, » dit la fable des Deux Pigeons.

La contagion morale a lieu quelquefois à l'occasion d'objets qui rappellent vivement les actes ; la loi qui nous occupe explique très bien ce cas. Plusieurs faits que nous avons rapportés viennent à l'appui de cette observation, mais en voici un qu'on lira sans doute avec intérêt, soit à cause de son originalité, soit à cause de son antiquité.

Le figuier de Timon le Misanthrope était célèbre dansl'antiquité : « Un jour d'assemblée, Timon étant monté à la tribune, il se fit un profond silence; car la nouveauté du fait tenait tous les spectateurs dans l'attente de ce qu'il allait dire. Enfin, prenant la parole : « Athéniens, dit-il, j'ai dans ma maison une (( petite cour où s'élève un figuier; plusieurs citoyens (( se sont déjà pendus à cet arbre; et, comme j'ai (( dessein de bâtir sur ce terrain , j'ai voulu vous en « avertir publiquement, afin que si quelqu'un de « vous a envie de s'y pendre aussi, il se hâte de le « faire avant que le figuier soit abattu^ »

' Dr P. Despine, c/e l'Imitation, etc., p. 5. ^ PlutaRQUE, Fie d'Antoine.

2ô0 CHAPITRE 1\.

Cette solennelle facétie nous indique une fois de plus que rien n'est nouveau sous le soleil, et que les faits sinistres qui s'exécutent de nos jours du haut de la colonne Vendôme, s'exécutaient sur un autre théâtre, mais d'une manière analogue dans les temps antiques.

L'association des idées joue un grand rôle dans ce genre de faits qui rentrent, de même, parfaitement dans la loi que nous avons exposée.

Le grand retentissement que reçoivent les faits criminels, dans les journaux, dans les revues, dans les livres, principalement dans les romans et sur les théâtres, et par les estampes et les affiches illustrées, etc., contribue d'une manière fatale à la reproduction de ces mêmes crimes. L'influence désastreuse de ce genre de publicité a été signalée par les médecins, les hygiénistes et les moralistes de tous les temps. On ne saurait trop attirer l'attention sur ce sujet; ici tous les observateurs sont d'accord; et même dans l'opinion publique, il est établi que dès qu'un grand crime est commis, on doit s'attendre à en voir un grand nombre du même genre, ce principe est passé en axiome : un crime quelconque engendre des crimes semblables ou analogues.

Le sujet est si important, que nous croyons devoir rapporter les principaux passages qui résument les opinions des savants qui ont le mieu^ étudié la question.

Quelle qu'ait été la divergence de vue sur les causes de la contagion qui nous occupe, tous sont d'accord sur les moyens de l'atténuer; et nous pouvons ajouter que ces moyens sont en parfaite harmonie avec les conséquences nécessaires qui découlent de la loi de la transmission et de la transformation du mouvement, que nous avons établie comme étant la cause de cette contagion , et même ils ne peuvent parfaitement s'expliquer que par cette loi.

Pour empêcher le développement et la propagation des névroses convulsives et mentales, M. Bouchut dit qu'en cas d'épidémie, l'isolement et l'intimidation sont légitimement applicables à l'individu : « Interner le germe dans son lieu de naissance, supprimer la vue, l'exemple dont l'image se reproduit sur le spectateur, agir fortement sur le moral des malades, si l'affection est intermittente comme Thystérie, telles sont les mesures à prendre contre les personnes atteintes de névroses contagieuses... ^ »

Plus loin il ajoute : «... Enfin, c'est en gardant le silence absolu sur les incidents dramatiques de la contagion des névroses mentales, suicides, incendiai-

^ Delà Contagion nen euse, etc., p. IG.

res ou autres, et en n^accordant aucun intérêt aux malheureuses victimes de cette contagion, qu'on en fait cesser les p^grès ' . »

Tous insistent sur la nécessite de réserver les détails de ces épidémies pour la publicité scientifique seulement : « C'est la publicité non-scienlifique qui fait tout le mal, dit encore M. Bouchut, et, sans elle, point de névrose mentale par imitation... La loi interdit la publicité des faits qui portent atteinte à la morale publique, et la justice requiert le huis clos pour les apprécier; au grand regret des calomniateurs, elle défend le compte rendu des procès en diffamation; la police, enfin, défend de montrer cesinfirmités physiques repoussantes, qu'on exposait jadis dans les rues pour apitoyer les passants, elle les renvoie à l'hôpital ou dans les musées scientifiques. Ces précédents montrent la voie dans laquelle nous voulons nous engager... »

M. le docteur P. Despine insiste sur ce fait, que partout, même dans les plus petites localités, on publie « de petits journaux à bon marché, si justement qualifiés de Moniteurs du crime, et spécialement destinés à entretenir dans le peuple des idées immorales et dangereuses ^. »

M. P. Despine apprécie également la liberté de la presse au point de vue de la contagion morale .

' De la Contagion neivciise, etc., p. 17. ' Jbid., p. 18.

* Contagion morale, etc., p. 19.

(( Que chacun soit libre d'exposer publiquement ses opinions et de chercher à les faire prévaloir par des motifs qui lui paraissent plausibles, rien de mieux. Telles sont les limites dans lesquelles la liberté en matière de presse me paraissent devoir être posées. jMais que cette liberté s'étende jusqu'à la licence de faire le mal, de corrompre les mœurs et de compromettre la sécurité publique, voilà ce que je ne puis admettre, et je pense que tousles honnêtes gens, même les plus partisans de cette liberté, partageront cette manière devoir \ »

Ailleurs, il dit : « La conclusion de tout ce qui précède, but essentiellement pratique de mon travail, est que le retentissement donné aux faits immoraux de toute espèce, soit par les petits journaux qui nourrissent le peuple de faits criminels, faits toujours émouvants et par conséquent fort attrayants, soit par la basse littérature qui a adopté sans partage, pour objet de ses romans, les actes les plus immoraux, réels ou imaginaires, soit par les pièces théâtrales dans lesquelles toutes les mauvaises passions sont continuellement mises en relief, ma conclusion, dis-je, est que ce retentissement est une cause de démoralisation, et une cause de danger pour la sécurité publique, danger grave auquel il importe de remédier ))

' Contagion morale, etc., p. 22.

De V Imitation, etc., p. 15.

En rappelant que l'immense publicité donnée au crime du docteur Lapommeraie, à celui de Tropman, etc., etc., a multiplié ces crimes ou des crimes analogues , il ajoute : « Lorsque les populations ont l'esprit occupé par des faits immoraux, criminels, monstrueux, on voit se produire alors un grand nombre de méfaits de toute espèce. Ainsi, c'est principalement lorsque les populations sont absorbées par les comptes rendus des procès criminels les plus odieux et les plus émouvants, c'est aussi à l'époque des exécutions capitales, époque où les crimes qui ont donné lieu à cette peine suprême occupent le plus les esprits, que se commettent le plus grand nombre de crimes. Ce point mérite d'être mis ici en évidence complète... K »

Il cite ensuite nombre de faits à l'appui.

M. le docteur Ébrard, dont nous avons plusieurs fois cité la savante monographie, conclut de même : « Puisque l'exemple a une si grande puissance, que la tendance instinctive est si forte chez Thomme, il s'ensuit que tout ce qui rappelle ces exemples, tout ce qui leur donne de la publicité, telle que la presse, le théâtre, les livres, etc., sont des causes fécondes de suicide ^.

Dans une thèse sur la contagion du suicide, M. Moreau fils (de Tours) dit également ; « Le sui-

* De l'Imitation, etc.,\). 9.

* Le Suicide considéré au point de vue médical, etc.

cide pathologique a son contre-poison, le silence \[ suffirait donc de n'en point parler, ou tout au moins de n'en parler qu'avec une extrême réserve, pour en faire justice en vertu de l'aphorisme : sublala causa tollitur effeclus. »

Il y a un genre de publicité sur lequel nous demandons la permission d'attirer tout spécialement Tattention; c'est la publicité par les gravures, dont l'éloquence est si naturelle, si persuasive; les gravures parlent aux yeux en même temps qu'à l'esprit, et lorsqu'elles représentent des crimes elles viennent troubler et empoisonner l'âme de tous, même des plus petits enfants.

Car le dessin en général, présente un langage naturel que tout le monde comprend, l'ignorant aussi bien que le savant, celui même qui ne sait pas lire aussi bien que celui qui sait lire, et le petit enfant qui peut à peine bégayer reconnaît sur l'image, la plante ou l'animal qu'il a aperçu dans la campagne, ou la scène à laquelle il a assisté.

Le dessin est un langage universel, il est compris de tous spontanément, sans étude préalable et sans aucune peine; il ne dénature pas le mouvement coordonné, et sert parfaitement d'intermédiaire à sa transmission ; nous reviendrons sur ce point en parlant des beaux-arts. On ne sait pas assez le parti que l'on pourrait en tirer, et l'influence que l'on pourrait exercer sur l'individu, sur la famille, sur la

société en général, parle livre illustré qui s'introduit au fover de la chaumière et sous la mansarde, aussi bien que dans les brillants salons et les palais dorés.

C'est une puissance dont on ne soupçonne pas l'étendue, et malheureusement, le plus souvent on s'en sert mal. Un éminent philosophe, M. Franck, de rinstitut, s'exprime ainsi : ce... Le commerce livre au public de très mauvaises images. Ces images, ces caricatures se rencontrent dans toutes les familles. Quand même elles montrent comme conclusion le vice puni et la vertu récompensée, elles ont un fâcheux effet, et peuvent être comparées aux récits de cours d'assises, qui se terminent aussi par le châtiment des coupables. L'étalnge des sentiments et des actes pervers fait toujours plus de mal que le châtiment ne fait de bien. De bons exemples, voilà ce qu'il faut à l'enfance, à la jeunesse, à tous les âges... ^. »

Ces paroles de l'éminent philosophe, qui s'est occupé de ce sujet d'une manière toute spéciale en même temps que de l'éducation du sourd-muet, devraient être prises en sérieuse considération par ceux qui président à l'éducation et à l'instruction du pays. Nous ne saurions trop insister sur l'importance des images, non seulement pour l'éducation des enfants, mais aussi et surtout à cause de leur puissante influence sur l'esprit d'une nation ~.

^ Académie des sciences morales et politiques ; Comptes rendus, 1872, livraison 10*.

* Voir pour l'usage des images dans rédiication, noire ouvrage : VÉ-

C'est par les yeux plus que par les oreilles que l'on arrive à l'intelligeuce; les anciens ne Tignoraient pas :

Segnius irritant animos demissa per aiirem Quam quœ sunt oculis subjecta ficlelibus... '

M. le docteur Legraud-du-Saulle s'exprime avec éloquence dans un sujet qu'il a parfaitement étudié, et les beaux passages qui suivent seront notre conclusion sur ce point : « Au milieu des périls dont la société est enveloppée , il en est un qui se reproduit chaque jour. Jeté en pâture à tous les oisifs, il devient un de leurs passe-temps habituels. Appât du vice, il est plein d'attrait pour la curiosité publique; école du scandale, du crime, du suicide et de la folie;, il favorise trop souvent l'éclosion et le développement de ces instincts pervers, qui, à un moment donné , sont assez forts pour étoulYer la voix de la conscience, et pour précipiter des âmes dégradées ou des intelligences faciles à défaillir sur cette pente fatale qui aboutit à trois chemins : le bagne, la morgue, la maison des fous.

a Ce péril, c'est la publicité accordée par tous les journaux à ces lugubres histoires, à ces tragiques comptes rendus qui enregistrent avec un regrettable

ducation maternelle d'après les indications de la nature ; librairie Firmin- Didot et C'«.

' Horace, Art poétique.

empressement la chronique des faits divers. Si le dossier de la justice criminelle, si les cartons de la police vont sans cesse grossissant, n'en cherchez pas ailleurs la cause principale.

« Si l'imitation contagieuse existe, et personne n'en saurait douter à propos d'une foule d'actes ordinaires de la vie, à plus forte raison doit-on l'admettre dans les cas où les facultés intellectuelles, morales et affectives sont en jeu. Eh bien, pourquoi familiariser les cerveaux fragiles, les organisations impressionables, les sujets débiles, méchants ou corrompus, avec ces permanentes exhibitions de tortures, de fer, de corde et de poison ? Pourquoi établir ces frottements continuels entre l'âme paisible et cet être gangrené dont l'arme a semé l'épouvante et le deuil ?

(( Que l'on fasse des recueils spéciaux pour les besoins de la science, de la magistrature et du barreau, c'est évidemment fort utile, mais que l'on ne mette point dans les mains de tous cet instrument de corruption morale. A ce prix, vous verrez diminuer les chiffres aujourd'hui si élevés du crime et de la mort volontaire... »

Le savant auteur continue : « J'apprécie hautement les services qu'ont rendus les journaux ; mais la presse, comme toutes les institutions humaines, a des qualités, des défauts et des dangers. Ses qualités rachètent beaucoup ses défauts ; je ne m'en prends qu'à ses dangers, et je les attaque en homme con-

DE LA CONïAGIOiN NERVEUSE, ETC. 259

vaincu que la liberté d'écrire ne doit pas prévaloir contre les vrais intérêts de l'humanité »

Il est évident que l'on ne nuit pas à la liberté en prohibant la vente des poisons sur nos marchés; on ne saurait y nuire davantage en prohibant la contagion morale, bien autrement délétère, même sur l'organisation, que la plupart des poisons physiques.

On doit bien remarquer également, que plus l'instruction se répandra, si la publicité des crimes dont nous parlons ne diminue pas, plus, naturellement, la contagion morale aura de prise, plus il y aura de personnes qui seront à même d'y participer. Évidemment, l'instruction est un grand bien, personne plus que nous, peut-être, ne le reconnaît et n'a travaillé, et ne travaille encore, à la répandre; mais à la plupart des biens il y a des maux qui s'y rattachent nécessairement, et que l'on doit s'efforcer de faire disparaître.

Toutes ces voix éloquentes que nous avons citées, et auxquelles la loi que nous avons formulée nous autorise à joindre la nôtre, prêchent probablement dans le désert , ou plutôt dans la tourmente, ce qui revient à peu près au même ; néanmoins, il est nécessaire que ces choses se disent.

Nous devons faire remarquer ici que la vue du

' Legrand-du-Sacllk, la Folie devant les tribunaux, p. 536.

CIIAFMTRE IX.

fait, de l'exemple, agit sur tous les hommes de quelque nationalité qu'ils soient; c'est un langage universel compris spontanément de tous, et c'est le plus puissant. Les autres langages diminuent en puissance, à mesure qu'ils s'éloignent du naturel : le langage mixte a moins de puissance que le langage naturel, et le langage purement conventionnel moins que le langage mixte. Il n'agit pas universellement, mais seulement sur ceux qui sont au courant de la convention qui l'a institué, La loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif en donne la raison, et, seule, elle peut établir la différence caractéristique qui se trouve dans ces diverses espèces de langage. Nous avons développé ce point dans plusieurs iMémoires

Les problèmes qu^i nous venons d'indiquer et que résout l'application du principe de la transmission et de la transformation du mouvement dans des milieux divers, sont, il est vrai, nombreux et importants. Mais ce principe est plus important encore, puisqu'il les résout et peut en résoudre beaucoup d'autres. 11 se présente comme une formule algébrique qui permet de donner à priori la solution de tous les problèmes qui appartiennent à une même classe, à une même catégorie.

1 Voir les divers Mémoires lus ou communiqués à l'Académie des sciences, à l'Académie des sciences morales et politiques et à l'Académie nationale de médecine, et que nous avons indiqués dans le chapitre I''^

Loi de la transmission et de la transformation dn monvoment expressif appliquée à la musitiue.

Api)lication au langage, aux beaux-arts et à la musique en particulier. — Faits liistoriques démontrant la puissante influence de la musique sur le physique et sur le moral. — Influence de la musique sur l'intelligence et sur le mouvement, sur le sentiment et sur la sensibilité; principes généraux auxquels nous conduit Tobservalion des faits. — Ces mêmes principes comme conséquence de la loi qui nous occupe-, objections et réponses. — Curieuses analogies qui existent entre les effets de la musique et les effets que produisent certains aliments; classification des organisations relativement à la sensibilité pour la musique. — Nature de l'expression musicale. — Influence nostalgique de la musique. — Travaux de quelques grands maîtres sur la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif et ses applications.

La loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif domine également toutes les questions du langage et des beaux-arts.

Sans elle, impossible de pénétrer complètement leur nature, leurs propriétés et l'ensemble des influences qu'ils exercent sur F homme.

Avec elle, tous ces points s'expliquent facilement; elle éclaire une foule de questions qui n'ont pas

même été abordées par la science, qui sont restées confinées dans le domaine le plus élevé de la philosophie, qui ont été l'objet des études les plus abstraites et les plus persévérantes, sans livrer le moindre de leurs secrets. Elles viennent, sous la lumière de cette loi, se révéler dans une admirable clarté, et prendre rang dans le domaine rigoureux de la science.

Quels sont les caractères essentiels du langage naturel et du langage conventionnel ?

Pourquoi le langage naturel , dans ce qu'il a de plus général, est-il compris par tous, spontanément, sans étude , sans convention préalable ?

Pourquoi le langage conventionnel n'est-il pas compris de même?

Quel est le secret de la compréhension du langage entre les animaux?

Le langage parlé est-il absolument nécessaire pour penser ? — Peut-il révéler l'idée par lui-même. Quelle est pour nous la première révélation des idées?

Pourquoi les beaux-arts sont-ils compris spontanément par tous, comme le langage naturel?

Quel est le secret de leur influence sur le physique et sur le moral? etc., etc.

Autant de questions qui ont été regardées comme irréductibles, insolubles, et qui peuvent être parfaitement résolues par la loi qui nous occupe.

Il est facile de s'en convaincre; nous le verrons dans les chapitres suivants.

Une étude attentive et persévérante des faits, nous avait conduit à formuler les lois qui régissent l'influence de la musique sur le système nerveux, et, en général, sur le physique et sur le moral

En formulant la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, nous avons vu, non sans une vive surprise, que ces mêmes lois étaient une conséquence rigoureuse de cette dernière, que nous arrivions aux mêmes résultats par deux voies complètement différentes, et que le problème recevait ainsi une double démonstration.

Nous allons exposer ces données avec quelques détails.

De temps immémorial on a constaté la puissante influence du chant et de la musique en général, sur le physique et sur le moral; aussi en a-t-on fait un usage habituel p;)ur calmer, pour guérir et pour soulager.

' Spécification des diverses influences de In musique, mémoire que nous avons lu le 31 octobre 1876, à l'Acatlcmie nationale de médecine. — Voir également un autre mémoire sur le même sujet lu à l'Académie des sciences morales et politiques (1877) et inséré dans le Recueil de ses séances et travaux.

Sous ce rapport, des faits mémorables nous ont été conservés par Thistoire; nous nous bornerons à en signaler un petit nombre, mais qui suffit pour nous faire voir que cette influence a été universellement constatée.

Le plus ancien des exemples connus de l'emploi de la musique comme moyen curatif des affections morales, et en même temps le plus remarquable, se trouve dans la Bible. Il concerne Saùl , premier roi d^Jsraël (vers l'an 1070 avant J.-C). De nombreux malheurs jetèrent ce prince dans une sombre mélancolie; le son du kinnor ou de la harpe calmait seul les accès de fureur auxquels le portait sa maladie. On lui amena un jeune pâtre de Bethléem qui jouait merveilleusement de cet instrument; ce pâtre n'était autre que David, qui devait lui succéder sur le trône d'Israël : « Quand donc, dit l'historien sacré, le mauvais esprit envoyé de Dieu était sur Saûl, David prenait sa harpe et il en jouait, et Saiil en était soulagé et s'en trouvait bien, parce que le mauvais esprit se retirait de lui '. »

La Mythologie , dont les enseignements peuvent être si féconds pour ceux qui cherchent à découvrir la vérité qu'elle habille de fables, nous raconte des choses merveilleuses des centaures, entre autres de Chiron, surnommé le Sage, l'un des plus célèbres, et qui, dans plusieurs contrées, était regardé comme

' Samuel, ch. XVI, v. 23.

le dieu de la médecine; il guérissait les maladies par les simples et par la musique.

Son histoire est trop captivante , et intéresse trop notre sujet pour ne pas en dire quelque mots ici. L'antiquité le fait vivre à l'époque des argonautes, quelque temps avant la guerre de Troie. Dès qu'il fut grand, il se retira dans les montagnes. Chasseur infatigable et terrible, sans cesse courant avec Diane, déchiré par les bois à travers lesquels il se précipitait en suivant sa divine compagne, il eut besoin d'apprendre les propriétés des plantes propres à guérir SCS blessures , et la position des astres qui devaient l'aider à reconnaître la direction de sa route.

Le Pélion, montagne d'Hémonie , dont les flancs étaient couverts de chênes et le sommet couronné de pins, fut choisi par lui ; il se retira dans une grotte creusée au pied de ce mont. Là, se rendait toute la Grèce", attirée par la renommée du demi-dieu et par ses doctes leçons. 11 donna les plus grands soins à Achille; il en fut l'instituteur et l'aïeul maternel. Il s'associait à tous les dangers de son élève, dont il pénétrait l'immortel avenir; il se lançait avec lui à travers les précipices au-devant des lions et des ours, et lui enseignait l'astronomie, la botanique, la médecine et la chirurgie, la chimie et la musique.

On prétend que, Chiron porta le talent de la musique jusqu'à guérir les malades par les seuls accords de sa lyre, et que par ces mêmes accords, il dompta le naturel violent d'Achille : ce... Chiron

éleva le jeune Achille au son de la lyre, nous dit Ovide, et, par cet art paisible, dompta son naturel sauvage... ^ »

Timotliée, de Thèbes, au rapport de Suidas, était très habile sur la flûte; les accents de cet instrument, lorsqu'il en jouait, produisaient un tel effet sur Alexandre, que ce héros, sous leur influence, courait involontairement aux armes. Par le même moyen, Timothée parvenait à apaiser l'humeur belliqueuse de ce prince. Cette histoire, vraie ou fausse, d'Alexandre, tour à tour agité ou calmé par les sons de la flûte, a donné à l'Anglais Dryden Tidée d'une ode célèbre. M. de Lamartine s'exprime ainsi à Toccasion de cette ode : « Cette toute-puissance de la musique sur lessens et sur l'âme a été célébrée par l'Anglais Dryden , dans la plus belle ode , selon Walter Scott, l'historien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux hommes, depuis Pindare et depuis Horace. Dryden représente, dans cet ode, le plus fameux musicien et compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis-. ))

Quelque exagéré que puisse être dans cette ode l'événement véritable , elle n'en fait pas moins res-

' Ovide, rjrt d'almei-, liv. r*".

* Cours familier de littérature.

sortir l'opinion générale sur Pinfluence cle la musique ^

Les puiseurs d'eau et les bateliers du Nil, dit Fétis, ont conservé des chants traditionnels , qu'un observateur intelligent et consciencieux, Villoteau, n'hésite pas à faire remonter à l'antiquité : « Par ce moyen (le chant rythmé), dit-il, ils règlent si bien leurs mouvements dans leurs travaux les plus pénibles qui demandent un concours d'efforts réunis, que deux hommes parmi eux, réussissent souvent à faire avec une facilité étonnante, ce qui ne pourrait être exécuté sans beaucoup de peine par quatre d'une autre nation où l'on ne sait point concerter les efforts avec la même précision. Soit qu'ils portent des fardeaux ou qu'ils fassent d'autres ouvrages pénibles pour lesquels ils sont obligés de se réunir plusieurs, et qui exigent autant d'adresse que d'accord dans les mouvements, ils ne manquent jamais de chanter ensemble ou alternativement en cadence, pour que chacun d'eux agisse en même temps , uniformément, et prête à propos son secours aux autres ^. »

Fétis, qui cite ces lignes, ajoute que lorsque Ton examine les immenses travaux accomplis par les anciens Égyptiens, et les masses énormes qu'ils ont ex-

' Nous donnons les principaux passages de ceUe ode dans notre ouvrage les Harmonies du son et f Histoire des principaux instruments de musique, couronné par l'Académie française.

' Villoteau, de T Etat actuel de l'art musical en Égypte.

traites des carrières, détachées des rochers et transportées au loin , alors que la science de la physique et de la mécanique n'avait pas atteint les développements qu'elle a aujourd'hui, il y a lieu de penser que la puissance des chants rythmiques agissant sur de nombreux esclaves, a eu une grande part dans la réalisation de ces merveilles de patience et de volonté. Il cite plusieurs de ces chants traditionnels , conservés de siècle en siècle et qui sont pleins d'intérêt pour l'histoire de la musique dans l'Egypte ancienne : Chant des haleliers du JSil, chant pour passer Vécueil, chant pour virer de bord , chant des puiscurs d'eaVf etc.

Plutarque nous parle souvent de l'influence de la musique : « En général, dit-il, si l'on examine les poésies des Lacédémoniens dont quelques-unes se sont conservées jusqu'à nous, et les airs militaires qu'ils chantaient sur la flûte lorsqu'ils marchaient à l'ennemi, on reconnaîtra que Terpandre et Pindare n'ont pas eu tort de faire du courage le compagnon de la musique... Quand l'armée était rangée en bataille, et que l'on se trouvait en face de l'ennemi, le roi immolait une chèvre et ordonnait à tous les soldats de mettre des couronnes sur leur tête, et aux musiciens de jouer sur la flûte l'air de Castor; luimême, il entonnait le chant de guerre, signal de la

Fétis, Hist . générale de la musique, t. I*"".

charge. C'était à la fois un spectacle majestueux et terrible de les voir marcher en cadence au son de la flûte, chacun à son rang de bataille; personne ne rompait, pas une àme n'était troublée par la crainte : c'était d'un pas grave et d'un air joyeux qu'ils allaient affronter le péril '.

Quand la flotte qui contenait lès restes mortels de Démétrius approcha de Corinthe, on aperçut de loin, sur la proue, l'urne recouverte de la pourpre royale, décorée du diadème et environnée de jeunes gens armés, qui lui servaient de garde . « Xénophantus, le plus habile joueur de flûte de ce tempslà, assis près de l'urne, jouait le plus sacré des airs rehgieux, et on accordait sur sa mélodie le mouvement des rames. La flotte s'avançait lentement, avec un bruit semblable à celui que Ton entend dans les obsèques, lorsque les accents lugubres de la flûte sont accompagnés de gémissements \ »

En parlant de Cléopâtre, Plutarque dit également : (( Elle navigua tranquillement sur le Gydnus, dans un navire dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre et les avirons d'argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, qui se mariait à celui des chalumeaux et des lyres •\ »

Ailleurs, il s'exprime ainsi : « Caïus avait la rudesse de l'emportement; souvent, dans ses discours,

' Plutarque, Fie de Licurgue.

* Id., Fie de Démétrius.

* Id., Fie d'Antoine.

il s'abandonnait sans le vouloir à des mouvements impétueux de colère; il haussait la voix, se laissait aller à des invectives et tombait dans le plus grand désordre. Pour remédier à ces écarts, un esclave nommé Licinius, qui ne manquait pas d'intelligence, se tenait derrière lui avec des instruments de musique qui servent à régler la voix, et lorsqu'il sentait, à l'éclat des sons, que son maître s'emportait et se livrait à la colère, il lui soufflait un son plus doux qui modérait aussitôt la véhémence de Caïus et lui faisait baisser la voix, adoucissait sa déclamation et le ramenait à une disposition plus tranquille

Quintilien , qui a si bien parlé de cet art, s'exprime ainsi : « Nous voyons dans l'histoire que les plus grands capitaines jouaient de la flûte et d'autres instruments, et que les armées des Lacédémoniens s'enflammaient aux accents de la musique. Les clairons et les trompettes ne produisent-ils pas le même effet sur nos légions? La véhémence de leurs accords semble être en proportion avec la supériorité des armes romaines... Que dis-je, la nature elle-même semble nous en avoir fait présent, pour nous aider à supporter plus facilement nos peines. C'est le chant qui encourage le rameur; et non seulement dans les travaux qui exigent le concours de plusieurs efforts, le charme d'une seule voix les anime tous, mais cha-

' Plutarqde, Fie de Caïus Gracchus.

cun isolément trouve l'oubli de ses fatigues clans des airs grossièrement modulés ^ »

Nos temps modernes nous présentent également sous ce rapport un grand nombre de faits intéressants.

On raconte que Philippe V, roi d'Espagne (1701) dans un de ses accès d'abattement et de mélancolie, assez fréquents depuis la mort de son fils, négligeait les affaires d'État et refusait de présider le conseil, malgré les instances d'Elisabeth de Ferrare. Ce fut dans ces circonstances que Farinelli, célèbre chanteur, arriva à Madrid. La reine voulut alors essayer sur l'esprit du roi le pouvoir de la musique qu'il aimait beaucoup. Elle fit disposer un concert et demanda au virtuose de chanter quelques airs d'un caractère tendre et doux. Dès que la voix du chanteur se fit entendre, Philippe parut frappé, puis l'émotion s'empara de son cœur; à la fin du second air, il fit appeler Farinelli, le combla d'éloges et lui demanda un troisième morceau, où le célèbre artiste déploya tout le charme, toute la magie de sa voix et de son habileté. Farinelli demeura près du roi, et grâce aux séances musicales qui furent continuées, la puissance de la musique ne tarda pas à le guérir ; bientôt il put se remettre aux affaires du royaume ^.

' QUINTILIEN, liv. II, chap. XI.

^ FÉTIS, Biographie universelle des musiciens, t. Il, p. 85.

Voici comment s'explique Bocous sur un fait analogue : « Le bon et sage Ferdinand Vf , second fds de Philippe V, avait liérité des infirmités de son père. Dans le commencement de son règne, surtout, il fut tourmenté d'une profonde mélancolie dont rien ne pouvait le guérir. Seul, enfermé dans sa chambre, à peine y recevait-il la reine; et pendant plus d'un mois, malgré les instances de celle-ci et les prières de ses courtisans, il s'était refusé à changer de linge et à se laisser raser. Ayant inutilement usé de tous les moyens possibles , on eut recours au talent de Farinelli. Farinelli chanta; le charme fut complet. Le roi ému, touché par les sons mélodieux de sa voix, consentit sans peine à Ce que Ton voulut exiger de lui... »

Bourdelot rapporte qu'étant ambassadeur à la Haye, il fut introduit par un de ses amis dans la chambre du prince d'Orange, au moment où trois fameux musiciens administraient à Son Altesse, en guise de potion cardiaque, un agréable concert dont le valet de chambre du prince attestait la parfaite efficacité pour combattre les accès de mélancolie auxquels son maître était sujet y)

Toutes les fois qu'il est urgent de prévenir la peur du mal d'oii s'engendre promptement le mal de la (leur, comme le dit Figaro, dans un aphorisme di-

' G. Kastener, de rinslilut, Parétniolog'te musicale, p. Î4.

gne d'Hippocrate, la musique olfre à l'art de guérir des ressources que l'on a souvent expérimentées. C'est pour cette raison que l'usage en a été recommandé pendant les épidémies, la terreur suscitée par le fléau faisant souvent plus de mal que le fléau luimême.

Mais rien n'est plus curieux, plus surprenant que l'influence de la musique, dans les phénomènes produits par le tarentisme.

On désigne sous le nom de tarentisme, une maladie que l'on attribue à la morsure de la tarentule, sorte d'araignée fort commune dans la Fouille. Le son des instruments, surtout de la flûte et de la guitare, procurait aux malades du soulagement; sous cette influence, paraissant se réveiller peu à peu d'un sommeil magique, ils ouvraient les yeux, se mouvaient d'abord lentement et en mesure, puis, la cadence devenant plus rapide, ils étaient entraînés dans une danse passionnée.

Le nombre des tarcntali devint tel, qu'à certaines époques il y eut des concerts destinés à leur soulagement; ces concerts devinrent l'origine de véritables fêtes, et donnèrent naissance aux danses appelées tarentelles.

Ces danses étaient le seul moyen que l'on connût pour procurer du soulagement aux malades : la musique ne devait pas discontinuer un seul instant, sinon le malade retombait en proie à ses violents accès.

CIlAPlïRi: X.

Cliaque tarentiste avait sa musique et son instrument favori, et, chose remarquable, des paysans sans éducation , qui auparavant n'avaient jamais soupçonné la puissance magique de la musique, se trouvaient tout à coup avoir une oreille des plus délicates *.

La musique influe également sur les animaux, dans la mesure de leur organisation et l'étendue de leurs facultés, et absolument d'après la même loi ; de même qu'ils sont sujets par contagion au bâillement, aux tics nerveux divers, etc. Voir le chapitre précédent.

Dans notre ouvrage sur la musique nous avons rapporté des expériences méthodiques très curieuses, faites sur les animaux, dans le but de constater les résultats de l'influence de cet art sur eux ~.

On voit que les effets les plus divers peuvent être produits par le chant ou par la musique en général : la joie, la tristesse, la mélancolie, le courage, l'ardeur, l'abattement, le désespoir, etc., etc.

Puisque des effets si contraires sont produits par elle, il est évident qu'elle peut agir en bien ou en mal suivant les circonstances, et que l'on ne doit en faire usage sur les malades qu'avec une extrême circonspection et avec connaissance de cause.

' Voir, pour plus de détails, notre ouvrage les Harmonies du son et l'Bistoire des instruments de musique, ' Ihid. etc., r« partie.

Page 1