Dion Chrysostome, Orat., 12, g
bois d'ébène et de cyprès. Plutarque énumère tous les corps de métiers qui concouraient aux travaux de l'Acropole : c'étaient « des charpentiers, des modeleurs, des fondeurs en bronze, des maçons, des artisans habiles à teindre l'or et à amollir les feuilles d'ivoire, des peintres, des ouvriers en marqueterie, des ciseleurs » ; véritable organisme, ajoute l'écrivain grec, mis en mouvement comme pour animer un grand corps. La main de Phidias donnait l'impulsion à ces rouages multiples, et les travaux étaient conduits avec une rapidité qui étonna la Grèce. On imagine facilement le spectacle que devait présenter le plateau de l'Acropole : des ateliers et des chantiers en pleine activité, des convois amenant sans cesse à pied d'oeuvre les blocs de marbre pentélique conduits des carrières jusqu'à la ville sur des routes de traîneaux 1 ; et, au milieu de cette foule affairée, la colonnade du Parthénon s'élevant lentement, éblouissante de blancheur, sous le ciel éclatant.
La situation privilégiée de Phidias, la faveur que lui témoignait Périclès, étaient bien faites pour lui susciter des envieux : les ennemis du grand homme d'Etat ne l'épargnaient pas. Il subissait, avec Périclès, les railleries des poètes comiques, et la malignité publique s'égayait des visites que faisaient aux travaux de l'Acropole les femmes élégantes d'Athènes. Mais, tandis que le vieux parti aristocratique accusait les prodigalités de Périclès, et poursuivait Phidias de ses épigrammes, le sculpteur travaillait à l'un de ses chefs-d'œuvre, la statue d'or et d'ivoire d'Athéna Parthénos.
C'est dans l'été de 438 que fut consacrée solennellement, au Parthénon, la statue colossale d'Athéna. Le Parthénon n'étant pas un temple à proprement parler, la statue n'était pas destinée au culte; elle avait plutôt le caractère d'un magnifique ex-voto consacré par l'Etat à la déesse protectrice de la ville. Aussi les matériaux mis à la disposition de Phidias étaient-ils d'une grande richesse 2. Thucydide parle de 40 talents d'or fin en chiffres ronds, et d'autres auteurs citent les chiffres de 44 et
1. Une inscription d'Athènes fait mention des dépenses relatives à la XiOaya>yta et à la XiQo'jWa, c'est-à-dire aux frais de transport des marbres destine's au Parthénon. Mittlieil. des arch. Inst. Athen, 1879, p. 33,
2. On connaît l'anecdote plus que suspecte rapporte'e par Valère Maxime : Phidias proposant aux Athéniens d'employer le marbre au lieu de l'ivoire, comme étant plus solide et plus économique, et le peuple indigné lui imposant silence. (I. 1. Ext. 7.)
môme 5o talents Si l'on admet que les 44 talents indiquent la valeur, l'or employé pour la statue représenterait à peu près 2,446,840 francs de notre monnaie, avec une valeur d'échange beaucoup plus considérable. Si, au contraire, les chiffres font allusion au poids du métal, ce qui paraît plus probable, on arrive au total de 1,1 52 kilogrammes environ. Une inscription 2 nous apprend qu'en une seule année, la commission d'épistates nommée pour surveiller l'exécution de la statue reçut des Trésoriers des richesses sacrées plus de 34 talents d'argent pour l'achat de l'or.
Dans la pensée de Périclès, cet or devait constituer une réserve en cas de détresse financière, et il avait, dit-on, donné à Phidias le conseil de le disposer de telle façon qu'on pût l'enlever sans compromettre la solidité de la statue. Il est d'ailleurs fort probable que cette disposition était imposée par les nécessités de l'exécution. Une statue d'or et d'ivoire, faite de parties rapportées, comportait naturellement une forte armature intérieure, reproduisant les formes mêmes de la statue, et sur laquelle venaient s'appliquer les plaques d'ivoire découpées et les feuilles d'or battues au marteau :>\ Lucien fait une curieuse description de l'aspect intérieur de ces grandes statues colossales. « Au dehors, c'est Poséidon, le trident en main; c'est Zeus, tout brillant d'or et d'ivoire... Mais regarde au dedans: des leviers, des coins, des barres de fer, des clous qui traversent la machine de part en part, des chevilles, de la poix, de la poussière, et d'autres choses aussi choquantes à la vue, voilà ce que tu y trouveras *. » Ce mode d'assemblage des pièces permettait de les détacher facilement. On s'explique par la même raison les vols commis à plusieurs reprises par des visiteurs peu scrupuleux. Au ive siècle, un certain Philourgos déroba le gorgonéion qui ornait l'égide de la déesse, et Démosthènes parle d'un autre vol qui eut lieu vers le même temps. En 296, le protégé de Cassandre, le tyran Lacharès, s'avisa d'emporter, en fuyant d'Athènes, une partie des ornements d'or qui décoraient l'œuvre de Phidias. On comprend aussi que ce genre de technique suffise à expliquer la complète destruction de la statue, à une date que nous ne connaissons pas. Elle existait encore en l'an 3/5 de notre ère, et un texte,
1. Thucydide, II, i3. Schol. Aristophane : Pax, vers 6o5. Diodore de Sicile, XII, 40.