Beulé, L'Acropole d'Athènes, t. II, p
2. Voici l'état actuel des métopes du Parthénon. Celles des façades est et ouest sont encore en place, mais très mutilées, et presque méconnaissables. Au nord, sur
Sur trois côtés du temple, au nord, à l'est et à l'ouest, elles avaient été martelées, peut-être par les Turcs, et le marteau n'a souvent laissé subsister qu'un simple contour à peine visible sur le fond uni de la métope. Aussi l'explication des sujets est-elle fort difficile, et parfois impossible1. C'est par une conjecture, d'ailleurs fort vraisemblable, que M. C. Robert 2 a reconnu, sur les métopes de l'est, les principaux dieux ou héros qui se retrouvent sur la frise orientale : Hermès, Dionysos, Ares, Héra, Zeus, Athéna, Héraclès, Apollon, Artémis et Poséidon; quatre de ces divinités sont accompagnées de leur char, qui occupe une métope, et les sujets se trouvent ainsi répartis en quatorze tableaux. Les métopes de l'ouest représentaient peut-être le combat des Athéniens contre les Amazones. Au côté nord, des scènes empruntées à la lutte des Centaures et des Lapithes étaient encadrées entre des sujets en grande partie inexpliqués, et, par une disposition inverse, sur la face méridionale, des épisodes de la Centauromachie formaient deux séries, séparées entre elles par les sept ou neuf métopes centrales 3, dont les sujets avaient trait aux mythes et aux cultes de la religion attique. Ainsi, l'architecte s'est préoccupé d'éviter l'a monotonie qu'aurait produite, sur la face sud, une suite ininterrompue de métopes représentant des combats de Centaures et de Lapithes; il en a reporté une partie au côté
les trente-deux métopes, neuf sont en place au Parthénon, et deux sont conservées à Athènes. Trois autres, aujourd'hui perdues, nous sont connues grâce aux dessins exécutés par les officiers de la mission Gravier d'Otières, qui visita Athènes en 16^6. C'est aussi au côté nord qu'appartenaient les métopes reproduites par des dessins du Cabinet des Estampes, provenant du fonds Beringhen, acquis en 1 73 1 . (Michaelis, Der Parthénon, p. 98.) Au sud, une métope se trouve en place, et une autre a été retrouvée en 1 83 3 . ( Métope XII de la pl. III de l'atlas de Michaelis, Der Parthénon.) Le Louvre possède une métope rapportée par Choiseul-Gouffier, et quinze autres appartiennent au Musée Britannique. M. Waldstcin a reconnu dans une tète conservée au Louvre un fragment d'une des métopes de Londres. [Notice of a Lapith- Head (Journ. of Hellen. Studies, t. III, p. 228-233.) Cf. Essays on the art of Pheidias, p. 87-104.) Les métopes centrales du côté s-ud, aujourd'hui perdues, se restituent à l'aide des dessins de Carrey, qui a dessiné les trente-deux métopes de la face méridionale du temple. (De Laborde, Le Parthénon.)
1. Pour le détail des sujets, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à l'ouvrage déjà cité de M. Michaelis et au livre de M. Petersen, Die Kunst des Pheidias, p. 201-232.
2. C. Robert, Ostmetopen des Parthénon : Arch. Zeitung, 1884, p. 47 et suivantes.
3. Sur le chiffre des métopes qui n'appartiennent pas à la Centauromachie, voir Rossbach : Arch. Zeitung, 1884, p. 58.
nord, et les a remplacées par des sujets primitivement destinés à la face septentrionale.
Nous étudierons surtout les métopes qui, par leur état de conservation, nous intéressent plus particulièrement ; elles appartiennent toutes au côté sud, et offrent différentes scènes d'une Centauromachie. Le sujet se rattache encore aux mythes de l'Attique, car Thésée, le héros athénien, assiste, dans la légende, aux noces de son ami Pirithoos, qui sont l'occasion de la lutte entre les Centaures et les Lapithes. Echauffés par le vin et poussés par leurs instincts grossiers, les Centaures tentent de faire violence aux femmes lapithes, et le combat s'engage entre les deux partis. La sculpture décorative trouvait là un thème infiniment riche, que l'école attique du ve siècle s'est plu à développer. Déjà, les sculpteurs qui ont exécuté, vers 445, la frise du soi-disant Théséion, se sont inspirés du même sujet; il est traité dans les groupes du fronton occidental d'Olympie, et il figure également sur la frise du temple d'Apollon Epicourios à Bassae, où l'on ne saurait méconnaître l'influence attique. Peu de motifs étaient en effet plus féconds en épisodes dramatiques, et répondaient mieux aux exigences de la grande sculpture décorative qui développe, dans de larges espaces, une ample composition où l'unité du sujet doit être respectée.
Au Parthénon, cependant, chaque métope ne pouvait contenir qu'un seul groupe de combattants, et la composition devait forcément se morceler en scènes isolées, dont les acteurs étaient toujours un Lapithe et un Centaure; de là, le danger de tomber dans des redites. Avec une étonnante fertilité d'invention, les sculpteurs à qui Phidias avait confié l'exécution des métopes ont su varier à l'infini ce motif unique, et un examen attentif des marbres nous révèle la méthode qu'ils ont suivie. On distingue en effet, dans l'ensemble des métopes, une série de groupes où l'idée de la lutte d'un Centaure contre un Lapithe se trouve développée; le sculpteur prend l'action à son début et en traduit toutes les phases. Tantôt le combat s'engage et se poursuit entre un Centaure placé à gauche, et un Lapithe figuré à droite; tantôt, dans une autre série, la position des adversaires est renversée; enfin, l'issue de ces engagements partiels est différente, et ici le Lapithe est vainqueur, tandis qu'ailleurs il est vaincu. On imagine facilement à quelles combinaisons variées, et toujours nouvelles, se prête cette ingénieuse conception. Voici, par exemple, une série de métopes où le Centaure occupe la
partie gauche D'abord les deux adversaires s'attaquent, comme deux lutteurs qui prennent leurs positions après s'être mesurés du regard. Plus loin, la lutte est commencée; le monstre moitié homme et moitié
COMBAT D'UN LAPITHE ET D'UN CENTAURE. Métope du Parthénon, côté Sud. (Musée Britannique.)
cheval serre d'une main vigoureuse la gorge de son ennemi, et de sa jambe nerveuse essaie de le jeter à terre. La métope dont nous donnons la gravure montre que le Centaure l'emporte; le Lapithe est tombé sur un genou, vaincu par l'étreinte de son ennemi, qui le maintient age-
1. Métopes XXII, XXXI, XXX, XXVIII, des planches III et IV du recueil de planches de M. Michaelis.
7o LES ARTISTES CÉLÈBRES
nouillé sous la pression de son sabot et s'apprête à lui asséner un coup mortel. Enfin le Centaure est vainqueur. Bondissant et caracolant dans un élan de joie sauvage, faisant voler au vent la peau d'animal qui lui
COMBAT D'UN LAPITHE ET d'un CENTAURE. Métope du Parthénon, côté Sud. (Musée Britannique.)
sert de vêtement, il se dresse pour piétiner avec rage le corps de son ennemi étendu à ses pieds. La lutte est terminée, et le sculpteur en a rendu toutes les péripéties. Voici, au contraire, une série de métopes où les adversaires occupent la position inverse, et où le succès reste au
Lapithe1. On le voit d'abord sautant à la gorge du Centaure, qui se cabre sous cet assaut énergique; ailleurs, le genou posé sur le flanc du
COMBAT D'UN LAPITHE ET D'UN CENTAURE. Métope du Parthénon, côté Sud. (Musée Britannique.)
monstre, il lui fait plier les jarrets, et, l'étranglant à demi, lui arrache des hurlements de douleur. Sur une autre métope, sa victoire est complète; le bras droit levé, le corps tout entier emporté par un mouvement 1. Métopes VII, II, XXVII.
superbe, il va frapper le Centaure déjà blessé aux reins, qui, les mains ramenées derrière le dos, cherche à protéger sa blessure et tente un dernier effort pour s'échapper. Il faudrait analyser toutes les métopes pour faire ressortir la fécondité d'invention dont elles témoignent, et la vie qui éclate dans ces compositions. La lutte se poursuit partout avec fureur. Les Centaures font arme de tout ce qui tombe sous leurs mains, quartiers de rocs, amphores destinées au festin interrompu. Les sculpteurs n'ont pas hésité à reproduire des attitudes d'une vérité presque triviale, témoin ce Centaure qui a saisi un Grec par la jambe gauche et essaie de le renverser.
L'enlèvement des femmes lapithes a fourni le sujet d'une suite de scènes toutes différentes, mais conçues suivant le même principe Les mouvements des Centaures deviennent de plus en plus violents. Sur la métope du Louvre, le Centaure presse de très près la jeune Grecque qui se débat encore et le repousse; enfin le bas-relief que nous reproduisons le montre en possession de sa victime. Il a saisi la jeune femme, dont les vêtements en désordre flottent au vent, et l'emporte tout triomphant : la brutalité et la convoitise se peignent sur son visage aux traits vulgaires, à l'expression bestiale.
Le style des métopes est loin d'être uniforme. Elles sont, à n'en pas douter, l'œuvre de plusieurs artistes qui diffèrent entre eux non seulement par l'habileté, mais encore par les traditions des écoles auxquelles ils appartiennent. Il serait téméraire de prétendre déterminer la part qui revient à chacun d'eux; nous nous bornerons à remarquer que la principale différence réside surtout dans le caractère plus ou moins libre du style. Certaines métopes accusent une influence archaïque assez sensible, que trahissent surtout l'expression des visages et le défaut de souplesse du modelé. Voyez, par exemple, celle où un vieux Centaure a saisi un Lapithe à la gorge, et de sa jambe gauche repliée serre avec force celle de son ennemi2. La tête du Centaure est grimaçante, la barbe et les cheveux sont traités suivant la manière conventionnelle chère aux vieux sculpteurs; le modelé, très simple et énergique, n'est pas exempt de raideur. D'autres morceaux, au contraire, nous révèlent un style plus large et plus aisé, des formes plus élégantes et une technique plus assouplie dans l'exécution des têtes. C'est à l'une de ces métopes qu'ap-