Aristote, Eth. Nicom., VI
confusément sa voie. Par une étude consciencieuse du corps humain, les artistes antérieurs à Phidias ont acquis une science surprenante de la forme et du mouvement ; mais leurs efforts pour dégager de ces éléments un type idéal n'aboutissent qu'à créer un type de convention. Il leur manque d'être supérieurs à cette science et de savoir en user librement ; de là ces incohérences et ces gaucheries qui donnent aux œuvres archaïques une saveur si particulière et un si grand charme de naïveté. Il serait injuste d'oublier ce que Phidias a dû à ces vieux msîtres ; il a été initié par eux à cette connaissance de la forme et de la structure du corps humain, sans laquelle il n'y a pas d'art possible ; il a reçu d'eux tout ce qu'ils savaient. Mais ce qu'il a ajouté à l'art de ses devanciers est bien à lui et n'appartient qu'au génie. A la forme traduite avec un sentiment plus libre et plus élevé de la beauté, il a su communiquer cette vie intérieure, sans laquelle elle peut bien exprimer le mouvement et l'action, mais reste impuissante à formuler une pensée. 11 a atteint sans effort à cet idéal vers lequel aspiraient les anciens sculpteurs grecs, et il l'a réalisé avec une admirable aisance, dans des œuvres où la hauteur de la pensée égale la maîtrise de l'exécution. Phidias est en effet le maître idéaliste par excellence; c'est l'idée qu'exprime Platon lorsqu'il l'appelle « un créateur » i ; c'est ce que prouve sa prédilection marquée pour les types divins, d'où l'art doit exclure tout ce qui n'est qu'accident de la forme et caractère individuel. Mais est-il besoin d'ajouter que cet idéal est toujours celui d'un Grec, d'une race passionnément éprise de la beauté, et que la réalité ne cesse pas d'en fournir les éléments? « Le style de Phidias, dit excellemment M. de Ronchaud2, est à la fois idéal et réel... Il est réel par le naturel admirable des poses et des gestes, par la vérité caractéristique des mouvements; il est idéal par le sentiment profond de la dignité et de la beauté de la forme humaine qui respire dans les figures. » En ce sens, l'art de Phidias n'a rien du caractère à la fois naïvement réaliste et conventionnel de la sculpture archaïque, qui dénote pourtant chez les vieux maîtres un zèle si louable à copier le modèle vivant. C'est que chez lui, l'observation de la nature, qui apparaît avec tant de franchise dans les figures des frontons du Parthénon, est dominée par la conception d'un type supérieur à toute réalité ; il emprunte à la nature l'expression extérieure de la vie, le mouvement,