‹ PhidiasChapitre 53 sur 56 · Hippias major, p. 290, A · texte numérisé non relu

Hippias major, p. 290, A

les attitudes, et il y fait passer cette flamme intérieure qui est en lui seul.

En comparant l'art de Phidias à celui de ses contemporains les plus illustres, Myron et Polyclète, on y découvre à coup sûr des qualités qui sont communes ; la perfection du style, le goût de la symétrie et de la mesure appartiennent d'une façon générale à l'art grec du ve siècle. Si haut qu'on puisse le placer, Phidias n'en reste pas moins un homme de son temps et de son pays. Mais les différences éclatent, si l'on considère quel idéal a poursuivi chacun de ces trois grands maîtres. Myron excelle à rendre l'intensité de la vie; mais il la cherche surtout dans la vérité des attitudes, et cette vie est purement corporelle. Ses sujets de prédilection, ce sont des athlètes, comme le Discobole; il n'a pas de rival pour modeler un corps où tous les muscles sont en action, pour traduire, par la vivacité du mouvement des sentiments purement instinctifs, comme la stupeur et l'étonnement qui se peignent dans son Marsyas. Il ne va pas au delà, et reste le représentant le plus brillant de l'école réaliste. Polyclète, que l'antiquité comparait volontiers à Phidias, est le maître de cette école qui cherche la perfection dans l'harmonie et la justesse des proportions. Le sculpteur d'Argos, qui a formulé dans la statue célèbre du Doryphore les lois mathématiques de la beauté, place son idéal dans une sorte de conception géométrique de la forme et dans le fini de l'exécution; l'art du bronze, auquel il se voue, s'accommode à merveille de cette sévérité de principes. Il lui manque toutefois ce que les anciens appelaient le pondus \ c'est-à-dire la largeur de conception et de style, et l'ampleur magistrale qu'ils reconnaissaient à Phidias. Le grand sculpteur d'Athènes n'est en effet ni un réaliste, comme Myron, ni un théoricien comme Polyclète ; son caractère original, c'est de faire concourir le mouvement et la forme à l'expression de la pensée. Le Zeus d'Olympie, dont la vue provoquait une émotion si forte, est l'œuvre d'un génie méditatif et réfléchi, nourri de la plus haute philosophie qu'ait connue son temps et pour qui l'art n'a son prix que s'il traduit les sentiments les plus intimes et les plus religieux de l'âme. Nul artiste, dans l'antiquité, n'a pénétré aussi avant dans les profondeurs du monde moral ; nul autre n'a eu au même degré cette vision de l'au delà qui se reflète dans son œuvre. C'est la gloire de Phidias de compter parmi les

i. « Tamen, ne nihil detrahatur, déesse pondus putant. » (Quintilien, Inst. Orat., XII, 10, 7.)

rares esprits qui, dans le domaine de l'art, ont entrevu le divin, et l'ont réalisé dans la mesure des forces humaines.

Ce génie puissant est aussi l'un des plus libres qui aient existé. Les statues des frontons du Parthénon nous montrent à quel point Phidias sait allier à la vigueur de la conception l'aisance et la largeur du style ; elles nous offrent le commentaire le plus saisissant du mot de Cicéron, suivant lequel on approuvait une statue de Phidias dès qu'on la voyait l. Rien qui trahisse la recherche ou la tension de l'esprit ; tout y est si simple et si grand, que cette perfection semble n'avoir coûté aucun effort. Il faut aller jusqu'à Raphaël pour rencontrer cette souplesse d'exécution et cette grâce infinie d'un art sûr de lui-même qui trouve si naturellement ses moyens d'expression. Faut-il cependant croire ce que rapporte le rhéteur Thémistius sur la lenteur relative du travail de Phidias ? « Quoique Phidias, dit-il, fût très habile à représenter avec l'or et l'ivoire les hommes et les dieux, cependant il avait besoin de beaucoup de temps et de loisir pour terminer ses ouvrages2. » Si ce témoignage est vrai, la gloire du maître athénien n'en souffre aucune atteinte. On imagine volontiers ce génie si fécond et si riche répudiant tout ce qui sentirait l'improvisation, se réglant lui-même par un besoin impérieux de perfection, n'ayant rien de cette outrance et de cette fougue qui ne vont jamais sans défaillance. Aussi Phidias n'a-t-il pas eu de déclin. Sa dernière statue est, de l'aveu de tous, la plus parfaite, et nulle part son génie n'a plus d'ampleur et de sérénité que dans l'œuvre de sa vieillesse.

Nous avons signalé, au cours de ce travail, les principaux élèves de Phidias, et indiqué quelle part revient à son école dans le développement général de la sculpture au ve siècle. L'histoire de son école exigerait une étude spéciale, qui ne saurait trouver place dans ces dernières pages ; mais on peut se demander si elle a eu tout l'éclat que semblait promettre le nom d'un tel maître. La réponse n'est pas douteuse, et l'on peut affirmer qu'aucun des élèves directs de Phidias n'a su maintenir dans son intégrité la tradition du grand sculpteur athénien. Plusieurs causes ont contribué à empêcher l'école de Phidias de rester au niveau de

1. « Ut Phidiae signum, simul adspectum et probatum est. » (Cicéron, Brutits, 64, 223.)

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