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laisse voir déjà dans les ouvrages d'un Michel-Ange et d*un Puget, ces Titans de la sculpture moderne. On y reconnaît quelque chose de violent et de tourmenté qui n'est pas dans la nature de la plastique; on dirait que ces maîtres, dans leur lutte avec un art dont le génie est opposé au leur, ont visé à lui faire exprimer plus qu'il ne pouvait. « J'ai vu Michel-Ange, il est effrayant, » disait un jour le sculpteur Falconnet, au moment où il venait d'admirer les deux célèbres figures des captifs. « Le marbre tremble devant moi, pour grosse que soit la pièce, )) écrivait Puget à Louvois. Le signe de la violence exercée par l'artiste sur une matière rebelle se trouve dans rétonnement mêlé d'une sorte d'effroi qu'inspirent, au lieu d'une satisfaction tranquille, les œuvres de ces illustres sculpteurs. Au lieu du développement régulier de l'art, on voit ici sa médiation impuissante. Le Moïse^ par exemple, est sans contredit le plus étonnant ouvrage de sculpture qui ait été produit depuis l'antiquité. L'inégalité de la réalisation à la conception s'y fait sentir cependant ; et, si je ne me trompe, l'admiration qu'on éprouve devant cette œuvre sublime s'adresse plus encore au sculpteur qu'à la statue; c'est Michel- Ange lui-même qu'on voit dans Moïse ; c'est son esprit captif dans le marbre et faisant effort pour sortir qui frappe le spectateur de surprise et de respect. Je ne puis me défendre d'une pensée : c'est que l'artiste avait dans son imagination un tableau lorsqu'il faisait cette statue ; il voyait une scène dont il n'a pu reproduire qu'une partie. Non que Michel-Ange ait dû regretter, en sculptant cette grande figure, de ne pas la représenter au milieu
des nuages et des éclairs, assise entre la montagne et le désert; même le pinceau à la main, il dédaignait les accessoires, et semble n'avoir reconnu pour digne de Toccuper que la seule figure humaine, agrandie par lui aux proportions de son génie ; mais le peintre des prophètes et des sibylles, dans un tableau du législateur des Hébreux, eût complété l'expression que la rigidité du marbre comprime et que sa froideur éteint dans la statue. Le spectateur eût retrouvé les foudres du Sinaï dans le regard ardent du héros biblique; la puissante méditation d'une intelligence sublime se fût révélée dans le front brillant de clartés divines; l'enthousiasme eût gonflé la poitrine oii se répand à flots si majestueux la barbe prophétique; et la grandeur sauvage de cette figure en eût paru plus terrible, la majesté dû héros législateur étant accrue de celle d'un prophète religieux.
Le mérite incomparable des œuvres de la sculpture antique, c'est d'être complètes en elles-mêmes. Elles ne font songer à rien au delà de ce qu'elles représentent et n'offrent pas ce contraste, qui choque et intéresse à la fois dans un grand nombre d'œuvres modernes, entre la conception trop vaste ou trop subtile et la réalisation tron- *quée ou grossière. Elles n'inquiètent ni l'œil ni l'esprit ; on n'y sent ni excès ni lacune; mais l'impression qu'elles font sur nous est, comme ces œuvres mêmes, une, simple et sereine. Les raisons en sont aisément concevables. Le champ où se mouvait l'intelligence des Grecs était étroit : les sciences mathématiques, encore dans l'enfance, n'avaient pas ouvert à leur esprit ces perspectives infinies ou s'élance et se perd souvent la pensée mo-
ÏNTRODUCTIOX. 19
derne*. Leur conception du monde était donc bornée; et comme ils rencontraient très-près d'eux les limites de leurs spéculations scientifiques, leur esprit était contraint de se replier sur eux-mêmes, afin de s'y enrichir d'observations morales et de créations poétiques. Là , dans ce monde de l'esprit, de l'imagination et du sentiment, leur géiiie était à Taise pour faire des découvertes, n'ayant besoin pour cela ni d'instruments ni d'une somme d'expériences et de connaissances antérieures. Il parcourait librement son domaine en tout sens. Mais ce domaine était aussi restreint ; l'horizon moral se fermait pour les Grecs à une distance plus courte que pour nous. Leur conception de la vie se bornait à l'existence terrestre comme leur conception de Tunivers se bornait à ce qu'ils en pouvaient apercevoir de leurs yeux. Le rêve obscur d'une immortalité tout humaine, qui transporte dans une autre vie les jeux et les exercices de la vie terrestre, est la seule échappée que se permette l'esprit grec au delà de cette vie. Même, si Ton en croit Homère, cette immortalité devait être assez malheureuse: « J'aimerais mieux, dit à Ulysse l'ombre d'Achille 2, simple paysan , servir en mercenaire un
1. « La connaissance de la nature, en remontant à la plus ancienn physique des Hellènes, était tirée des profondeurs de Tintelligenc et résultait de contemplations intérieures plutôt que de la perception des phénomènes. » (Humholdt, Cosmos, t. II, p, 125.) Comparez Hemsterhuys, Lettre sur la sculpture^ œuvres philosophiques , 1. 1, p. 32.
2. Odyssée, ch. xi, v. 699-^91. — Ce passage, et d'autres analogues, tirés de V Iliade et de VOdyssëe, ont été l'objet de la critique de Platon dans le livre III de sa République. Platon combattait, sur ce point comme sur d'autres, là croyance populaire, et tâchait d'y substituer l'idée philosophique d'une félicité immortelle pour ^ juste; mais il s'agit ici de l'opinion commune.
homme pauvre et vivant de peu que de régner sur le peuple des morts. »
Le monde antique était donc petit, et, dans Tordre moral comme dans la nature physique, partout l'horizon se rapprochait des yeux. L'homme, debout au centre de ce monde au delà duquel il croyait que rien n'existait, avait bien le droit de s'en croire le dieu, et, en substituant ses propres pensées aux lois mal connues de l'univers, de le recréer pour ainsi, dire à son image, d'en interpréter à sa façon les phénomènes. De là une conception de l'ordre universel essentiellement humaine et grecque, très-pleine, très-harmonieuse et très-féconde pour l'art; de là un équilibre de toutes choses, tout un ordre simple d'idées et de sentiments, une morale tout esthétique, née, comme la science et la poésie, de l'observation de la nature par l'esprit grec. Les conceptions diverses de cet esprit, comme les épis d'une gerbe bien liée, se pressaient sous un anneau parfait, qui ne laissait rien échapper de ses richesses. C'est le secret de cette unité harmonieuse et de cette perfection' qu'on remarque dans toutes ses œuvres, surtout dans les œuvres d'art. Tout en Grèce s'ordonne. et se compose, pour ainsi dire, pour être saisi par l'artiste et pour lui présenter son idéal de façon qu'il puisse l'embrasser tout entier.
Tout concourt en Grèce au triomphe de la sculpture, les mœurs, les institutions, la littérature, la philosophie, tout y semble le reflet et comme la création de l'anthropomorphisme. Les mœurs ont une gravité libre où se réfléchissent, avec le culte caractéristique du beau, les idées esthétiques de convenance, de modération en toutes
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choses, qui sont le propre de l'esprit hellénique; mal agir, c'est, pour les Grecs, manquer à la mesure ou troubler l'harmonie par une note fausse*. Les institutions procèdent du même esprit, elles ont pour objet le développement de l'esprit et du corps dans un équilibre harmonieux, l'embellissement de la vie et sa dignité. La Grèce a mis l'art dans la vie avant de mettre la vie dans l'art 2, L'équilibre des constitutions pohtiques est une invention du génie grec ; elles vinrent du besoin de concilier le plus grand développement possible de l'individu avec le plus bel ordre dans TÉtat. L'éloquence naquit à Athènes des orages de la place publique, comme Vénus du tumulte des flots de la mer; il appartenait à la Grèce d'instituer la royauté de la parole, cette fleur de l'esprit comme la voix était appelée la fleur de la beauté. C'est un lieu commun de louer le génie littéraire de la Grèce, l'exquise proportion et la sereine beauté de ses ouvrages, et cette allure légère de l'idée, qui dédaigne les ornements et n'admet qu'à peine une simple draperie. Pour l'esprit comme pour le corps, on pourrait presque dire que le costume national, en Grèce, est de ne point avoir de costume: tant ce peuple a de respect pour le beau, tant il se montre jaloux de sa pureté ! La philosophie elle-même comme la religion consacre, à sa manière, ce culte du beau physique et moral. « Rien de trop» est la
1. C'est la double signification du verbe ^XT^pifteXsû). Voyez un exemple de l'emploi de ce verbe dans Xénophon, au sujet de Critias et d'Alcibiade. {Mémorables, I, 2.)
2. « Sachons mettre Fart dans la vie et la vie dans Tart. » (Daniel stem, Esquisses morales.)
n INTRODUCTION.
loi de la mesure, que la sagesse antique avait écrite au temple de Delphes à côté de cette autre lai de la philosophie : « Connais-toi toi-même * ! » Suivant Platon 2, le sage est un musicien accompli qui s'efforce de mettre l'harmonie dans son corps et dans son âme, afin de faire de la beauté de l'un l'emblème de la beauté de l'autre. Aristote dit ^ que, s'il existait' des hommes aussi beaux que les images des dieux, les autres hommes s'accorderaient pour leur vouer une obéissance absolue. La civilisation grecque est comme le discours de Socrate sur la musique: elle se termine par le Beau^. Ajoutons que le dernier mot de la philosophie hellénique est la divinisation de l'esprit. On comprendra ce que pouvait et devait être pour les Grecs un artqui avait pour objet de représenter l'union du corps etdô l'esprit sous son apparence la plus belle et la plus noble, revêtue, comme en une solennelle apothéose, d'une sérénité divin© et de toute la durée qui peut appartenir au marbre ou au bronze glorifiés.
Je n'ai pas parlé de la mythologie ; tout le monde sait assez quels riches motifs et quelle intarissable source d'inspiration offrait à l'art cette foule de divinités dont la poésie avait peuplé le monde antique. La sculpture était particulièrement propre à rendre l'idée que le Grec se faisait de ses dieux; celle d'une humanité supérieure, ornée de beauté et de jeunesse immortelles, (t Les dieux et les hommes sont de même race, » dit
i. Pausànias, X, 2A.