‹ Phidias: sa vie et ses ouvragesChapitre 134 sur 289 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

dans le style (pondus). Aussi ne suffisait-il pas à représenter la majesté divine (non explevisse deorum majesta" tem videtur) et, même en représentant des hommes, il n'osait encore s'élever au-dessus des grâces molles de la jeunesse (nihil amus ultra levés gênas). Phidias, au contraire, était plus habile à représenter les dieux que les hommes ( diis quam hominibus effictendis melior ar^ tifex) . Il résulte de tout ce passage de Quintilien que Phidias avait plus de génie et qu'il était en somme un plus grand artiste que Polyclète, malgré le savoir et les rares talents de ce dernier. On reconnaît du reste, dans ce parallèle du rhéteur latin, les caractères différents de l'école d'Athènes et de celle d'Argos, de ces deux grandes écoles de la Grèce, rivales de renommée, dont Tune reconnaissait Phidias pour chef et l'autre Polyclète. Chacun pouvait choisir entre elles suivant son goût particulier, mais ceux que déterminait un véritable instinct du beau ne manquaient pas de préférer Athènes.

N'est-ce rien cependant que d^étre le premier après Phidias dans un art où la Grèce tient le premier rang entre toutes les nations du monde? Je ne prétends pas rabaisser Polyclète, un des plus grands artistes qui aient existé, mais seulement conserver à Phidias le rang qui me paraît avoir été le sien dans l'opinion de l'antiquité, et surtout m'inscrire contre le sentiment de ceux qui veulent que l'art grec ait suivi une marche progressive depuis son origine jusqu'à sa dernière expression dans les groupes dramatiques d'Agésander. La sculpture grecque, après s'être élevée au plus haut point de grandeur et de beauté dans les ouvrages de

Phidias, n'avait plus de progrès à faire dans tout ce qui fornie l'essence et la véritable beauté de la plastique; elle ne pouvait que perfectionner certains détails, développer des habiletés secondaires, acquérir des élégances et des perfections d'un ordre inférieur ; c'est ce qu'elle fit avec les successeurs de Phidias. Que Polyclète ait possédé à fond la théorie de son art, qu'il ait poussé la science des proportions du corps humain jusque-là qu'une de ses statues, probablement le Doryphore, en était devenu le canon ^ soit par l'intention de l'artiste, soit par le jugement de la postérité; qu'il ait porté dans ses ouvrages une mesure si parfaite, un sentiment si pur, un soin si jaloux de la beauté et de la dignité de la forme humaine que ses statues en paraissaient comme l'apothéose, tout cela est vrai, attesté; mais en poussant à leur dernier degré ces qualités brillantes, en faisant de ses ouvrages autant de modèles accomplis de toutes les perfections de la forme n'a-t-il pas contribué à former cet art systématique dont l'Apollon du Belvédère est un des chefs-d'œuvre, et que les ouvrages, maintenant connus, de l'école de Phidias nous ont appris à moins admirer? Et cet art lui-même, malgré sa perfection, ne rappelle-t-il pas par une sorte de timidité le style ancien, dont il semble qu'il n'ait pas, dans son progrès, rejeté toutes les entraves? L'épi thète de carrées {signa quadrata) que Pline ^ donne aux statues de Polyclète, et la remarque qu'il ajoute que ces statues

1 « Proprium ejus (Polycleti) est. ut uno crure insistèrent signa excogi tasse : quadrata tamen ea esse tradit Varro et paene ad unum exemplum. »

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semblaient toutes faites d'après le même modèle, montre bien dans quelles étroites limites le chef de l'école argienne avait renfermé son art et quel genre d'idéal il poursuivait. L'immobilité, la froideur, la monotonie, une élégance trop étudiée, semblent avoir été les défauts de son style, qu'un souveraine perfection d'exécution jointe à une science admirable a fait préférer par quelques-uns au large et puissant style, si animé, si souple, si varié de Phidias. S'il est probable que Polyclète, dont les premiers ouvrages furent postérieurs de quelques olympiades à ceux de Phidias, ne fut pas sans tirer avantage des progrès qu'un tel maître avait fait faire à leur art commun, néanmoins, autant que nous en pouvons juger, la révolution opérée par Phidias, si puissante sur l'école attique, n'influa pas beaucoup sur le caractère de l'école argienne, laquelle, tout en luttant de perfection avec sa rivale, semble s'être efforcée de maintenir le drapeau de la tradition par la main de Polyclète contre les innovations dé l'art athénien.

On ne doit pas s'étonneF que, dans une occasion solennelle, Polyclète, avec les qualités particulières de son talent. Tait emporté sur Phidias en même temps que sur des artistes moins célèbres avec lesquels il était entré en lutte. Il s'agit du fameux concours d'Ephèse, lequel dut avoir lieu environ vers la 84* olympiade (444 ans av. J.-G.) Les Éphésiens avaient appelé tous les artistes grecs à concourir pour une statue d'Amazone qui devait être consacrée dans le temple d'Éphèse. On sait- que d'anciennes traditions attribuaient aux Amazones la fondation d'Éphèse et en particulier du temple de Diane.

Aussi la ville était-elle pleine de monuments en leur honneur, et leur souvenir était-il célébré par des danses armées aux fêtes de la déesse. En effet, l'Asie a toujours été regardée dans l'antiquité comme la patrie des Amazones; mais c'est dans les monuments de la sculpture grecque que ces femmes guerrières ont pris leur caractère héroïque. Sur les vases peints, elles conservent encore, avec le costume et l'armure des femmes asiatiques, une certaine mollesse de formes, peut-être en souvenir de cette antique gynécocratie dont M. le baron d'Eckstein a retrouvé les traces si curieuses et à laquelle il attribue une origine chamitique*. Si l'on en croit O. Mùller^, c'est à l'époque de Phidias et Polyclète, c'est-à-dire à l'époque du concours d'Éphèse, que l'art grec leur aurait donné ces formes pleines et vigoureuses ainsi que le costume léger, en harmonie avec leurs exercices favoris, qu'on leur voit dans les statues et dans les bas-reliefs. , Les artistes qui présentèrent des ouvrages furent Phidias et Polyclète, les deux rivaux illustres; puis Crésilas, fameux par la statue de Périclès l'Olympien, et, comme je l'ai dit, l'un des maîtres de la sculpture grecque; puis Cydon et Phradmon , le premier inconnu d'ailleurs, le second statuaire argien dont on cite d'autres ouvrages , entre autres des vaches consacrées à Minerve , qui sont mentionnées dans une épigramme *. Les concurrents furent à eux-mêmes leurs propres juges , et , si

1. Voy. les deux articles sur les Cares ou Cariens de l'antiquité, publiés dans la Revue archéologique, années XIV et XV.

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