DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE l. 2U
muettes; mais les membres dispersés du poëte ne se réuniront plus; la tête d'Orphée,
Harmorea caput a cervice revulsum« échouée sur un rivage barbare,
Gurgite cùm medio portans GBagrius Hebrus Volveret,
n'exhale plus qu'une mélodie confuse et plaintive.
Et cependant quelle beauté respire dans ces ruines de la beauté ! Nulle part on ne sent mieux la puissance de l'art et du génie que devant ces débris d'où rien n'a pu effacer l'empreinte de la main qui s'y est posée autrefois pour leur donner la vie avec la forme. La forme a été brisée, mais la vie éclate encore dans ces restes épars. Sur cette création, à moitié rentrée dans le chaos d'où le génie l'avait fait sortir, plane encore le souffle qui l'avait autrefois suscitée ; il semble même par moments qu'on va la voir de nouveau surgir dans sa glorieuse intégrité. Mais bientôt on s'aperçoit combien l'imagination est impuissante à restaurer ces chefs-d'œuvre de l'art antique. Le regret de l'irréparable, l'attrait d'un problème insoluble, ajoutent alors pour nous à la beauté de ces statues le seul charme qui leur ait manqué dans le temps de leur gloire, la poésie du mystère et de l'infini. Le sentiment qu'elles font naître tient à la fois de la tendresse et de l'admiration pour la beauté humaine, de l'enthousiasme pour le génie, du respect de l'antiquité, de la tristesse qui s'attache aux ruines, de la curiosité pour une énigme et de l'inquiétude d'un désir irréalisable.
Ces restes précieux de l'art de Phidias, d'Alcamène et d'Agoracrite occupent dans le British Muséum une salle au rez-de-chaussée, à laquelle on a donné le nom de salle d'Elgin. Là sont rangées, sur deux larges soubassements, les statues des deux frontons, tandis que les bas-reliefs de la cella et les métopes sont fixés aux murailles. D'autres marbres précieux, entre autres une des cariatides du temple d'Erechthée, apportée aussi par lord El gin, le chapiteau d'une colonne du Parthénon, ainsi que des copies en plâtre des sculptures du Parthénon laissées à Athènes ou recueillies dans d'autres musées, et des sculptures du temple de Thésée, ont aussi place dans la salle d'Elgin. On y voit encore deux représentations en plâtre du Parthénon, l'une dans l'état où Ta mise le bombardement de Morosini , l'autre restaurée d'après les descriptions et les ruines. Une petite salle, voisine de la salle d'Elgin, porte le nom de salle Phigalienne; les marbres de Phigalie, qu'on a vu avoir été attribués à Alcamène, y sont exposés, ainsi qu'une partie des bas-reliefs qui décoraient le fameux tombeau de Mausole, et qui étaient dus à l'art de Scopas, de Bryaxis, de Timothée, de Léocharès*. Dans cette même
1. Sur ces divers artistes qui formaient, avec Praxitèle, la nouvelle école athénienne, voyez leCatalogite de Sillig. Le tombeau de Mausole a été construit par Pitiieus et Satyrus postérieurement à la II" année de la 106« olympiade (353 av. J.-C. ), puisque cette époque fut celle de la mort de Mausole ; on ne sait rien de plus précis sur la date de ce monument. Quant aux sculptures dont il était orné, il en a été apporté à Londres de nouvelles depuis l'époque de mon voyage. On peut voir sur ces sculptures et sur leur caractère un très-intéressant article de M. Mérimée dans la Gazette des Beaux- Arts, 16 juillet 1859.