DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE YIII
On s'est trompé longtemps sur la marche suivie par la sculpture grecque depuis son origine jusqu'à ses derniers chefs-d'œuvre. L^s uns, comme Winckelmann et ses commentateurs allemands, se sont figuré cette marche comme un développement continu depuis Dédale jusqu'à Praxitèle. Pour eux, c'est à ce dernier artiste que revient l'honneur d'avoir le premier posé sur ses ouvrages cette couronne de la perfection qui est le dernier terme de l'art. Phidias, génie sublime, sent encore un peu son barbare ; il a la beauté, mais sévère, non la grâce ; la grandeur, non la délicatesse*. Guillaume Schlegel, voulant donner une idée du caractère des trois grands tragiques grecs, compare Eschyle à Phidias, Sophocle à Praxitèle et Euripide à Lysippe^. D'autres, comme Éméric David , en constatant la rapidité et la grandeur du progrès opéré dans la sculpture par le génie de Phidias, pensent qu'elle continua de progresser après lui jusqu'à l'époque d'Agésander, l'auteur du Laocoon*. Dans ce système, Phidias tira l'art de l'enfance et de l'immobilité, et le porta tout d'un coup à un haut degré de puissance et de gloire. Il fut surpassé cependant par Polyclète, son rival plus jeune, qui fut plus savant que lui dans la reproduction de l'harmonie et de la beauté de la fornie humaine. Après lui Praxitèle se distingue par la grâce exquise et la délicate perfection de ses ouvrages, portées
1. Voy. V Histoire de Vart chez les anciens, l'« partie, chap. û, sect. 3.
2. Cours de littérature dramatique , trad. franc., 1. 1, p. 150.
3. Mém, sur les prog, de la sculpt. grecque , dans VHist. de la sculpt. antique, p. 71 et suiv.
plus loin qu'elles ne Tavaicnt encore été. Enfin Agésan* der vient ajouter à toutes ces qualités Texpression dramatique et clôt ainsi la série des perfectionnements de la sculpture.
J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser de la prétendue supériorité de Polyclète sur Phidias et de l'opinion qui lui attribuait la palme. Polyclète, comme chef d'une école rivale de celle d'Athènes, devait avoir ses partisans qui le mettaient au-dessus du maître athénien. Avec le caractère particulier de son talent, avec la perfection qu'il portait dans l'exécution de ses statues, il n'est pas étonnant qu'il ait été préféré à Phidias par des amateurs et des critiques de l'époque romaine jugeant selon l'esprit de leur temps. Pour quiconque a le vrai sentiment de la beauté dans l'art, il est difficile de concevoir une statue plus parfaite que le Bacchus du fronton oriental, et l'on s'explique malaisément, devant ce chef-d'œuvre, comment il aurait pu être surpassé ; mais on comprend qu'il a pu exister un art systématique, qui, à l'imitation animée de la nature, à la libre originalité du style de Phidias, a substitué des beautés de convention et la réalisation par des procédés d'école d'un idéal conçu dans l'esprit. Dans tous les temps, et particulièrement aux âges de décadence, il y a eu des hommes pour préférer aux créations les plus admirables du génie, qui ont le tort d'être inimitables, les œuvres brillantes du goût, qui se laissent mieux atteindre, charment l'esprit par la clarté, les yeux par la symétrie, et résument en elles tous les progrès accomplis, toutes les perfections acquises par un long exercice de l'art.