PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE H. 4S
MM. Simari et de Luynes n'en est pas moins intéressante et propre à faire comprendre ce qu'a pu être en Grèce la sculpture chryséléphantine. Malgré l'inexpérience des ouvriers et ccUj de l'artiste lui-même dans un genre de travail compliqué et nouveau pour eux, l'effet produit a été suffisant pour donner l'idée de celui que devaient produire dans les colosses de Phidias les teintes variées de Tor , du bronze et des autres matières précieuses *• Le succès cependant n'a peut-être pas été ce qu'on attendait. J'ai même entendu plus d'une critique irrévérencieuse à l'endroit de la sculpture chryséléphantine. Déjà de son temps Lactance traitait de poupées les statues en or et en ivoire de Phidias, de Polyclète et d'Euphranor *.
emploi du même symbole. Aussi, pour mettre d'accord Pline avec Pausanias, a-t-on proposé de lire, au lieu desub ipsâcuspide, qui est dans le texte, super ipsam cassidem. La leçon que je propose s'éloigne moins que celle-ci du texte de Pline. Il serait d'ailleurs singulier que la chouette eût été oubliée parmi les animaux symboliques qui entouraient la Minerve ou qui brillaient sur ses armes. On voit dans Pline que ces animaux avaient été traités avec le plus grand soin par l'artiste. Periti mirantur et serpentem^ ac sub ipsâ cuspide œream sphingem,
1. Je ne sais s'il n'eût pas été à propos de donner à l'ivoire une légère teinte de pourpre ; on eût ainsi obtenu un. ton voisin de celui de la chair, et l'eflTet général en eût été peut-être plus harmonieux. Je n'ose dire que la Minerve de Phidias ait eu ainsi les parties d'ivoire colorées. La logique paraît le vouloir ; mais le passage déjà cité de Platon, où il est dit que Phidias avait choisi pour les yeux de sa Minerve une pierre dont la couleur se rapprochait de celle de l'ivoire, semble y contredire.
2. Non videbat enim simulachra ipsa et effigies deorum, Polycleti et Euphranoris et Phidiae manu ex auro atque ebore perfectas, nihil aliud esse quam grandes pupas, non a virginibus quarum lusibus venia dari potest, sed a barbatis hominibus consecratas. [De Origine erroris, lib. 11.)
C'était le temps où le zèle du christianisme naissant contre les divinités du paganisme s'exerçait par une proscription qui a coûté cher aux beaux-arts. La susceptibilité de notre goût moderne , mal instruite et peu rationnelle, renouvellerait-elle cette condamnation? Pour moi, quand même la tentative de M. Simart ne m'aurait pas laissé satisfait, je me garderais de croire que les colosses de Phidias n'aient pas été dignes de tout point de leur réputation dans l'antiquité. La sculpture chryséléphantine était, dans l'art sculptural et dans la civihsation grecque, ce que serait dans l'art dramatique et dans notre civilisation européenne un opéra dont le poëme, la musique et la mise en scène seraient, jusque dans les plus petits détails , l'œuvre du même génie , et offriraient aux yeux et à l'esprit du spectateur, dans un chef-d'œuvre de l'intelligence, l'éclat merveilleux d'une réunion d'arts appelés, pour ainsi dire, à leur fête commune. On peut à peine se faire une idée d'une pareille représentation où la littérature, l'art et l'industrie modernes auraient leur triomphe simultané dans le chef-d'œuvre d'un grand poète de notre temps. C'est un rêve analogue que réalisait pour les Grecs la sculpture d'or et d'ivoire. Qu'on ne se hâte donc pas déjuger d'après les fausses pudeurs du goût moderne les naïves et grandioses conceptions de l'art antique. Postérité de barbares, soyons, devant nos maîtres, humbles et discrets dans nos appréciations, et souvenons-nous que le dernier des Grecs en remontrerait, en fait d'art et de goût, au plus fier de nos critiques, de la même façon que la vendeuse d'herbes d'Athènes donnait à Théophraste des leçons de beau parler athénien.