‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 10 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Il tombait une petite pluie fine.

— Je le disais bien, reprit Philémon, il ne tombait pas des hallebardes, parbleu! comme dans la nuit du samedi au dimanche..., mais il pleuvait.

Et, dans sa barbe, le bonhomme triomphait de sa véracité.

Ensuite, à la prière de Phonsine, l'un des convives, qui fumait, renversa le fourneau de sa pipe dans son assiette, but un coup et chanta.

Chanter au dessert! Chanter à cet âge! Ah! c'est cela, par exemple, qui ne les rajeunissait pas! Mais si la voix chevrotait un peu, le canevas, sur l'air de La Boulangère, avait encore une vigueur de tous les diables. C'était pourtant un écho de 48 : La propagande des Chansons, d'Eugène Pottier. Je la connaissais, je connaissais son histoire, qu'a racontée Nadaud; mais c'en était, pour moi, la première audition. Elle me transporta. Tourné vers la fenêtre ouverte, le poing tendu, le chanteur me donnait, au refrain, l'illusion d'un lâcher de pigeons. Entrez! disait-il, entrez dans la mansarde, chansons! entrez dans la chaumière, dans la boutique, dans la caserne! Et les pigeons partaient!

Les autres chantèrent aussi... des choses éventées que j'entendais mal.

J'espérais que Phonsine, sollicitée à son tour, allait y mettre du sien; mais elle dit : « Il est tard... » et, s'approchant de la fenêtre, attesta le silence et l'obscurité.

Dans la façade noire de la grande maison, ne brillait plus, en effet, que la lampe de cuivre, comme un genêt dans la lande. Tout se taisait. Ce soir de mai était plein de fraîcheur et d'étoiles. Une heure sonna à la chapelle voisine, puis à d'autres horloges, tout bas. De mon poste d'observation, je voyais le petit cercle de personnes et celles-ci ne me voyaient pas. J'en fus tout à coup honteux, comme d'écouter aux portes. Un sentiment plus noble que la curiosité, un désir de mieux connaître les locataires d'en face, pour les aimer davantage ou me désintéresser d'eux tout à fait, me retint à l'affût. Les invités s'en allèrent. Philémon les suivit, la lampe

à la main, pour les éclairer dans l'escalier; mais en replaçant, bientôt après, la lampe sur la table, il aperçut quelque chose comme un bouquet auprès d'un verre. Il prit l'objet, le retourna une minute entre ses doigts, puis, montant sur une chaise, le piqua en hirondelle à l'un des cadres qui garnissaient la salle à manger, comme font, avec le buis des Rameaux, beaucoup de femmes chrétiennes.

Debout et consentante, à côté de son vieux, Phonsine tenait la chaise, dans la crainte qu'il ne tombât.

Le lendemain, en parcourant les journaux, je lus :

« Hier, comme tous les ans, un certain nombre de survivants de la Commune, célébrant le 29e anniversaire de la semaine sanglante, ont défilé, au Père-Lachaise, devant le Mur des Fédérés. »

Que disais-je? Mur ou Colonne, c'est tout un...

Si j'avais conservé le moindre doute après cela, un coup d'œil chez mes voisins m'eût édifié. C'était un bouquet d'immortelles rouges que Philémon avait mis au cadre d'un portrait, telle une cocarde au chapeau.

Cette fois, je désirai connaître le véritable nom de l'homme que j'avais étiqueté d'un sobriquet.

J'interrogeai la concierge.

« C'est Monsieur Colomès, me répondit-elle.

— Et... ce qu'il faisait, dans le temps, le savez-vous?

— Il travaillait dans la bijouterie, je crois. »

Colomès? J'eus beau chercher..., j'entendais ce nom-là pour la première fois.

Quelques semaines plus tard, je partis pour la Suisse. Ayant entrepris d'écrire l'Histoire de la proscription communaliste, je voulais puiser aux sources. Je commençai donc par Genève, centre important d'exil, sur lequel je possédais déjà quelques notions éparses.

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