CHAPITRE PREMIER
ne serait nulle part plus heureuse qu'à leur foyer..., en réalité parce qu'ils ont peur de la solitude à deux. L'encagé non plus ne connaît pas son bonheur, le bonheur d'être aimé pour eux-mêmes! »
Un jour de la fin du mois de mai, j'observai que Philémon et Baucis se disposaient à sortir et attendaient du monde. Ils déjeunèrent de bonne heure, debout et sur le pouce, afin de ne pas déranger le couvert que Phonsine avait mis d'avance, en prenant son temps.
Par extraordinaire, je ne les entendis pas chanter, ce matin-là. Il me sembla, en revanche, que Philémon donnait plus de soin que d'habitude à sa toilette. Je le soupçonnai même un moment de s'exercer aux jeux de physionomie devant la glace, comme l'acteur qui répète un rôle... Mais je n'en jurerais pas, car la glace m'était cachée.
Enfin, ils s'en allèrent, par un beau soleil, côte à côte, lui coiffé d'un chapeau mou coniforme, à larges bords; elle, en bonnet tuyauté aux brides nouées sous le menton.
Et je ne sais réellement pas pourquoi l'idée qu'ils se rendaient au cimetière me traversa l'esprit.
Ils rentrèrent vers six heures. Trois convives les accompagnaient. Je pus les examiner à mon aise; ils vinrent successivement à la fenêtre, tandis que Phonsine s'occupait du dîner.
Si elle ressemblait à Louise Michel, Philémon et ses invités avaient entre eux un air de famille. C'était comme une monnaie frappée à la même époque, dans le même lieu et dont le module seul variait.
Chaque génération, pour peu que les événements l'aient marquée, possède ainsi sa médaille commémorative, coulée en chair et en os, et qui circule à un nombre d'exemplaires de plus en plus réduit. A quelles circonstances ineffaçables se rattachaient ceux-ci? Je me le demandais. Gais, ces hommes
causaient avec animation, sans néanmoins, d'abord, élever la voix, si bien que le sujet de leur conversation me demeurait inintelligible. Phonsine les servait, toujours debout, allant de la salle à manger à la cuisine et dînant la dernière. Ce n'était pas qu'elle fût pour cela indifférente à ce qu'ils disaient. Assez souvent elle s'arrêtait, au contraire, pour placer un mot, en changeant les assiettes, et elle recevait une approbation avec un remerciement. Elle devait connaître ses hôtes de longue date. J'eus l'impression qu'elle flattait leur manie et les traitait ainsi que d'anciens compagnons d'armes.
Pourquoi pas? Des Vieux de la Vieille rabâchant leurs exploits; des Vieux de la Vieille sans uniforme, sans galons sur la manche, ni croix sur la poitrine, il y en a, Dieu merci! en dehors de la grande armée impériale. On revient toujours d'un pèlerinage à la Colonne, quand on a le culte d'un drapeau, quel qu'il soit. Il n'était pas nécessaire qu'un tonnelet tricolore battît la hanche de Phonsine, pour m'évoquer la vivandière, parmi des vétérans tendant leur verre au vin mélangé du Souvenir et du Regret!
Au dessert, l'heure était venue d'allumer la lampe. Phonsine l'apporta, coiffée d'un abat-jour dont les fleurs transparentes rosirent. La lumière, et peut-être aussi le plaisir de la table, haussèrent le diapason, et ce que je saisis alors des propos échangés me laissa perplexe. Les quatre vieux avaient fait la guerre et rajeunissaient d'en parler. Mais quelle guerre? Il était question entre eux d'un fort défendu, d'une bataille acharnée, d'une défaite glorieuse. Dans le rond lumineux tracé par la lampe sur la toile cirée, une main sèche et ferme dessinait un profil de retranchement, tandis qu'une autre main brutale baptisait baïonnette un humble couteau.
De«t militaires assurément... Un détail insignifiant : pleuvait-il le vendredi matin? souleva une discussion interminable... Il fallut que Phonsine mît tout le monde à la raison, en déclarant péremptoirement après un instant de réflexion :