‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 11 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'en avais trouvé fort peu dans les livres. On en a écrit des centaines sur la Commune, ses causes, ses péripéties, sa défaite, et pas un seul sérieux ni complet sur l'exode des Communards, comme on les appelait en Suisse; des Communeux, comme on disait à Londres. Personne ne s'était demandé ce qu'avaient pu faire, pendant près de dix ans, à l'étranger, des milliers d'hommes sans ressources, et souvent même sans métier propre à leur en procurer. La conviction de combler une lacune me stimulait. Je me félicitais, en outre, d'avoir nécessairement recours à la méthode d'investigation recommandée par Michelet, dans une de ses plus belles leçons au Collège de France.

A Paris, j'avais déjà suffisamment fureté. Ce travail d'approche, de documentation, c'est le temps des fiançailles, pour l'auteur épris d'un sujet tout neuf. Il va de surprises en ravissements; mais l'amateur d'imprimés, d'estampes ou de bibelots, payé de ses peines par quelques trouvailles, le rat d'archives et de bibliothèques, n'ont jamais les joies qu'on éprouve à travailler sur le vif, sur la tradition orale, sur la peau humaine, disait si bien Catherine de Russie.

Par exemple, il faut se hâter, suivre le conseil de Michelet, interroger le vieillard qui, « d'une voix enrouée, crie telle marchandise ; qui se lève avant le jour, pour vous vendre je ne sais quoi... Causez un moment avec lui... Il y a un monde de choses non écrites, et ce monde vit encore, et il ne vivra pas demain, car il s'en va tous les jours... »

Le bric-à-brac vivant de la Révolution n'avait pas déçu ma curiosité. A remuer sa poussière, je m'étais instruit. J'avais tremblé d'émotion aux confidences de quelques anciens, comme devant la boîte à deux sous qu'un livre inestimable enrichit.

Je voulais poursuivre ma pointe à Genève, qui m'attire indépendamment de cela. J'y vais, l'ét<l, comme à un premier rendez-vous. Par des ruelles sombres et rapides, je descends de la ville haute, appesantie, au quartier Saint-Gervais, que je m'imagine hanté, la nuit, par les ombres des cabinoliers

d'autrefois, fiers du travail de leurs seules mains !... Je vagabonde des rues basses, communiquant encore entre elles par de longs défilés, au marché du Molard, aux quais ensoleillés; j'aborde l'île Rousseau, petit square flottant de sous-préfecture inondée; j'admire le prisme qui décompose, à sa chute en nappe, au pont de la Machine, une écume éblouissante...; et je regarde les cygnes se confier, par ailleurs, à la douceur du lac. Un peu de neige reste au sommet du Mont-Blanc, comme un peu d'or au dôme des Invalides : assez pour leur gloire à tous deux... Enfin, j'aime Genève émancipée par son assiette même, Genève dont le front a percé malgré tout l'éteignoir de Calvin, et qui trempe ses pieds dans une eau bleue, limpide et ruisselante.

J'avais des intelligences dans la place. Deux hommes que Genève a perdus, comme une estampe son enluminure, Auguste Reverdin, le chirurgien l, et son conjoint Léon Massol, le bactériologiste, m'honoraient de leur amitié. Elle m'ouvrit bien des portes. Je ne tardai pas à savoir combien d'épaves de la Commune et de l'exil, fixées sur les bords du Léman, pouvaient m'y servir de guides. Leur nombre diminuait chaque année. Ils n'étaient plus que quelques-uns. Je les vis. Je vis un marchand de bois, un architecte, un cordonnier, un fabricant d'appareils à gaz, le propriétaire d'un magasin de deuil, et le vieux fusionnien Babick, enfant du règne de Dieu, parfumeur de l'humanité, et nourri de charités, comme un apôtre ! Peu de temps après, âgé de 83 ans, il mourait à l'hôpital cantonal.

Ah! ma première visite au marchand de nouveautés de la Corraterie!...

C'était un vieil homme ombrageux et malade, qui vivait d'avoir connu Elisée Reclus, Félix Pyat et Gambon. Leurs

1. Ne pas confondre avec un autre éminent chirurgien, genevois aussi, son cousin le Dr Jacques Reverdin. Celui-ci était, en 1871, à l'hôpital Beaujon, interne du IV Dolbeau, qui dut se défendre d'avoir livré à la répression deux insurgés blessés. Une enquête administrative le lava de cette accusation. Le témoignage de M. Jacques Reverdin a rouvert le débat {Chronique Médicale, 1er octobre 1903).

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