CHAPITRE CINQUIÈME
internationaux du Jura, qui traduisaient mieux les aspirations du socialisme populaire. Le Conseil général précipita ce dénouement en ne répondant pas à la demande d'admission que lui avaient adressée les fondateurs d'une section indépendante de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, constituée à Genève et dont les membres se recrutèrent essentiellement parmi les réchappes de Mai. La nouvelle section, ainsi excommuniée par Marx, se fit représenter par Guesde et Joukovsky au Congrès de Sonvillier, novembre 71, d'où sortit la Fédération jurassienne. C'était la rupture. »
Une pause. Il prend sa barbe à pleine main, cligne de l'œil et ajoute :
« Maintenant, si vous voulez me faire un plaisir..., ne parlez jamais de ça devant la citoyenne. Ce fut longtemps entre nous un sujet de bisbille. J'accompagnais en amateur Lefrançais, Benoît Malon, Guesde et Joukovsky, lorsqu'ils se rendirent au Congrès; mais j'avais fait accroire à Phonsine que ma présence y était indispensable. Encore aujourd'hui, je détourne la conversation de cette escapade, car la mâtine, qui a fini par savoir la vérité, mêle un peu de dépit à ses taquineries. »
Une frasque de Philémon ! Et je sens qu'il meurt d'envie de me la raconter... En effet, je n'ai qu'à le pousser un peu, et le voilà parti. De Genève d'abord.
« A Neuchâtel, James Guillaume se joignit à nous et nous servit de guide. Bien que l'on fût déjà presque à la minovembre, le temps était splendide, et nos yeux se détachaient à regret du lac pudique et sans atours, qui n'est point, comme le Léman, prostitué aux étrangers.
« A Chambrelien, le chemin de fer changeait de direction ; mais le spectacle était aussi beau. Du train qui gravissait une assez forte rampe, la vue embrassait le Val-de-Ruz et ses vingt-deux villages, dont Guillaume, qui sait tout, savait les noms. Enfin, après avoir traversé un tunnel, nous nous arrêtions au creux de Convers, véritable puits aux parois couronnées de sapins, avec seulement une brèche sur la route
du Val-de-Saint-Imier. Il faisait nuit quand nous montâmes dans la poste fédérale et je me rappelle la sensation que j'eus de passer sans transition de l'été à l'hiver et d'un riant paysage aux âpretés de la montagne. Nous arrivâmes enchantés, mais transis, à Sonvillier, où nous attendaient heureusement, à l'hôtel de la Balance, bon feu, gîte et souper. Là me fut révélé, par parenthèse, l'art d'accommoder les tripes de trente-six manières... Et je ne les aime pas! Bref.
« Le lendemain 12 novembre, qui tombait un dimanche, le Congrès s'ouvrit à Thôtel même où nous étions descendus. Huit sections, plus la nôtre, étaient représentées par des graveurs, guillocheurs, monteurs de boîtes, horlogers, etc., gens sérieux, simples et pleins de cordialité. L'accord s'établit vite. La résolution rédigée par James Guillaume et qui est l'acte de naissance de la Fédération jurassienne, fut votée à l'unanimité, ainsi qu'un projet de circulaire à toutes les fédérations de l'Internationale. Ces questions réglées, une assemblée populaire nous permit de faire plus ample connaissance avec nos hôtes. Lefrançais prit la parole ; puis Jules Guesde raconta éloquemment la Semaine sanglante, d'après les journaux collectionnés par lui, papiers de boucherie encore rouges d'avoir enveloppé tant de chair fraîche1!
« Nous passâmes la journée du lendemain à Sonvillier et à Saint-Imier, distant de deux kilomètres. Chemin faisant, je causai avec nos nouveaux amis, les habitants de ce vallon paisible... à la surface. Car dans les esprits et dans les cœurs, quel bouillonnement! Les braves gens nous disaient avoir fondu en larmes à la nouvelle des massacres de mai... Leurs initiateurs au socialisme étaient Michelet, Louis Blanc et Volney, l'auteur des Ruines; mais savez-vous qui avait exercé sur eux l'influence la plus décisive? Eugène Sue! Les vieux se rappelaient encore avec émotion sa visite, dans les années cinquante, comme disent les Russes... Tout le vallon
1. Habitant Montpellier, quoique Parisien, Guesde avait été condamné, le 22 juin 1871, par la Cour d'assises de l'Hérault, à cinq ans de prison et 4.000 francs d'amende, pour délits de presse.