‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 106 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

c'est pourtant vrai : chez les hommes de sa génération, le sentiment patriotique prenait ce double aspect.

Je l'écoute poursuivre :

« Cette leçon des Belges, aussi dure que méritée, le gouvernement ne l'entendit pas. Tandis que l'industrie végétait chez nous, faute de bras, à la Nouvelle-Calédonie, sur quatre mille ouvriers, quatre cents à peine trouvaient un emploi et un salaire. Les autres étaient laissés dans une inaction démoralisante, et la France dépensait neuf millions par an pour les entretenir! En 1873, le gouverneur de la Richerie ayant sollicité des crédits pour organiser le travail, savez-vous ce que l'amiral Pothuau lui répondit? Que si le droit au travail était admis pour les déportés, on verrait se renouveler le scandaleux exemple des ateliers nationaux de 48!

« Lockroy n'évaluait donc pas témérairement à dix mille le nombre des ouvriers d'élite dont l'éloignement fut nuisible à nos industries. Ce sont eux que l'Amérique faisait raccoler dans les faubourgs de Paris et à Versailles, autour des prisons. Les anciens compagnons du Tour de France devinrent aussi les compagnons du Tour du monde. Ils emportèrent la richesse nationale à la semelle de leurs souliers et aux durillons de leurs mains... Ce qui n'a point empêché nos insulteurs de dire que les Cours martiales, le bagne et l'exil avaient écume les ateliers de Paris! »

Brave père Colomès! Est-il assez Parisien et fidèle à sa classe! Mais sans qu'il y prenne garde, ses vieilles cocardes sont devenues des œillères. Il a complètement oublié que la guerre franco-allemande fit cent quarante mille victimes, tant sur les champs de bataille que dans les hôpitaux et en captivité...; il ne sait pas que dix-sept mille prisonniers demeurèrent hors de France et que notre activité pacifique put souffrir ensuite de ces pertes. Non, il ne tient et ne veut tenir compte que de la coupe réglée faite par la répression dans la population parisienne. Il n'en démordra jamais.

Je feins, pour le calmer, d'abonder dans son sens.

« Les historiens de l'ordre sont coutumiers de ces calom-

nies. A une autre époque, ils ont regardé la révocation de l'Edit de Nantes comme un événement sans conséquences au point de vue économique. L'écrivain catholique Aubineau n'hésite pas à déclarer que les années qui suivirent la Révocation, furent pour la France des années de prospérité! Elle était débarrassée, dit-il, de la partie la plus dépravée et la plus fanatique des dissidents qui résistèrent aux efforts tentés pour leur conversion. Mais la mauvaise herbe ayant repoussé, à deux siècles d'intervalle, l'Aubineau reprend le sarcloir contre les défenseurs de la Commune. Il les traite délibérément de bandits, d'assassins, d'ivrognes et de goujats, sans doute parce qu'ils refusaient, eux aussi, de se laisser convertir à la monarchie et de reconnaître ce que notre bonhomme appelle «la nécessité d'une loi divine au sein de la « société »!

— Ma loi, dit Colomès, compère Bobino s'assortit assez bien, en effet, avec le général Appert, heureux de constater dans son rapport, que le Dépôt des Chantiers se prêtait à l'installation d'un autel où l'on pût célébrer la messe, les dimanches et fêtes! Quant au nombre élevé des décès dans les geôles de Versailles, vous pensez bien qu'on devait l'attribuer, non pas à l'entassement des prisonniers, mais au délabrement de leur santé par les excès de tout genre et surtout par l'abus des liqueurs fortes! Et allez donc!

— Je vous livre Aubineau. Que votre pilori le reçoive!... Est-ce qu'il ne va pas jusqu'à reprocher aux Genevois, en général, leur sympathie pour vous!

— Excellent cœur!

— Il a pris une hypothèse plausible pour la réalité. Une réception fraternelle, en effet, eût paru naturelle de la part des nombreux réformés qui, chassés de France, se réfugièrent en Suisse, principalement à Genève et dans le canton de Vaud. Mais en 1871, les descendants des émigrés de 1685 étaient des parvenus dont le temps et la fortune avaient oblitéré les souvenirs et le jugement. Aussi se félicitèrent-ils d'avoir ouvert les bras à l'armée de l'Est, oubliée par Jules

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