CHAPITRE PREMIER
portraits ornaient sa boutique, où il attendait une clientèle boudeuse, en dressant le catalogue de ses livres et de ses reliques. Les acheteurs avaient fini par comprendre qu'ils le dérangeaient et n'étaient pas revenus. Il se nommait Jules Perrier. Genève a hérité de sa bibliothèque révolutionnaire l.
Un jour que je lui demandais je ne sais quel détail sur la fin de la Commune, il appela un jeune commis et lui dit :
« Le dossier de la Semaine sanglante! »
Le commis prit une échelle et trouva, sur un rayon élevé, la liasse réclamée que nous compulsâmes.
Libre à vous de sourire... Perrier pensait, lui, que, parmi les étoffes pour vêtements de deuil, cette défroque des morts n'était pas déplacée.
Je parcourus Genève en compagnie de ces pilotes obligeants. Ils me disaient : C'est là que telle chose nous advint. Ils me montrèrent, rue des Allemands, la maison où bouillait la Marmite Sociale, destinée à nourrir les pauvres de la proscription ; les cafés où celle-ci s'abreuvait ; l'ancien Temple- Unique2, où les sections de l'Internationale se réunissaient, et, sur le pont du Mont-Blanc, l'endroit où le père Boulanger, blessé au service de Barbes, chargé d'ans et d'insurrections, pointait sa lunette d'astronome.
Dans nos promenades à travers la ville, des fantômes surgis à l'appel de leurs noms marchaient un moment à côté de nous, puis s'évanouissaient pour faire place à de nouveaux revenants. C'étaient Cluseret et ses chiens, Lefrançais et son parapluie, Malon et son bégaiement, Razoua et sa pipe, Chardon et sa jactance... Nous allions de Carouge, où le père Gaillard avait ouvert un estaminet, à la place de la Navigation, proche du lac, où, tous les matins, le père Miot jetait sa ligne...; et nous rencontrions, en route, le père Ostyn, marchand ambulant, tantôt d'ombrelles, et tantôt d'oignons et d'aulx qu'il portait en cnapelet autour du cou !