CHAPITRE SIXIÈME
son argot de métier : « C'est une panne au moteur..., seulece ment, nous les réparons, nous! » Il a raison. Que sait-on? Rien... ou si peu de chose! A quel degré ses facultés intellectuelles sont-elles atteintes? Impossible de le dire. Elles subviennent aux actes de la vie courante... Phonsine est soigneuse en quelque sorte mécaniquement, par habitude. C'est comme pour la perte de la mémoire. Il faut encore distinguer. Phonsine oublie immédiatement ce qu'elle vient de faire, ce qu'elle a fait depuis son attaque; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle ne garde aucun souvenir du passé, et pour que son amnésie soit totale. Au contraire, notre médecin rangerait plutôt Phonsine dans cette catégorie d'aphasiques à propos desquels une autorité, Pierre Marie, dit qu'une mémoire, altérée quant aux faits nouveaux et aux choses abstraites, conserverait relativement mieux, quelquefois, le souvenir des faits anciens. Il est vrai que les savants se gardent bien d'être affirmatifs. Toutes les manifestations qu'ils décrivent semblent indiquer ceci ou cela. Ah! ils ne se compromettent pas!... »
Ainsi, Colomès se soulage devant moi de la contrainte qu'il s'impose devant sa femme, et c'est toujours après la médecine qu'il en a, c'est elle qu'il vitupère.
Je l'entends encore s'écrier :
« Si l'interprétation des faits est différente suivant les maîtres et leurs théories controversables, quelle garantie, je vous le demande, peuvent offrir leurs diagnostics et leurs pronostics? Aucune. Chaque individu, considéré isolément, déjoue leurs prévisions. Il n'y a qu'un point sur lequel tout le monde tombe d'accord : l'inefficacité des remèdes. Des palliatifs? Pas même. L'expectative. « Ça passera ou je pasce serai », disait, dans ses souffrances, un curé connu de George Sand. « Ça passera ou il passera », doit se dire bien souvent, lui aussi, le docteur à bout de science au chevet du malade. Alors, pour justifier sa présence..., dans l'hémiplégie confirmée, il prescrira le traitement pédagogique, la rééduaction de la parole..., où il faut apporter tant de patience
et d'ingéniosité, que le maître et l'élève se découragent ensemble..., et que l'élève finit par mourir à la tâche. Non, voyez-vous, la médecine est l'art d'appeler en consultation le temps et la nature et de leur faire endosser toutes les responsabilités. Quand les docteurs approchent le plus près de la vérité, c'est quand ils disent : « On a observé des cas... » Phonsine en est un, voilà. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, l'hypothèse émise par Pierre Marie d'être plausible. C'est à vérifier... c'est à vérifier. Et je n'ai pas besoin d'un médecin pour ça. »
Il insiste trop pour n'avoir pas une arrière-pensée.
Elle m'a été révélée à deux jours de là.
J'allais prendre des nouvelles de Mme Colomès. Depuis qu'elle est malade, son mari laisse la clef sur la porte, afin de n'avoir point à se déranger pour l'ouvrir aux visiteurs.
La salle à manger est précédée d'une petite antichambre obscure, que réduit encore un coffre à bois. Hier, j'entrais donc, comme d'habitude, sans frapper, lorsque j'entendis parler. J'eus peur qu'il n'y eût du monde et mon premier mouvement fut de me retirer.
A ce moment, je reconnus la voix de Colomès. Il parlait seul, et ce qu'il disait m'intéressait tellement que, ma foil je m'assis sur le coffre à bois, pour l'écouter sans l'interrompre.
Il racontait à Phonsine — comme on bat le briquet pour enflammer l'amadou — des souvenirs d'exil qui leur étaient communs.
Il s'agissait d'un petit voyage de vacances à la Tour-de- Peilz, où Courbet avait cherché asile en 1873, chassé de France par les procès, les saisies, les réclamations du fisc, et aussi par les ruades de Maître Meissonier, qui l'avait fait bannir de toutes les expositions. « Il est mort pour nous! » décrétait le fameux lèche-troupiers, approuvé par dix-huit autres pinceaux et par un petit balai : Francisque Sarcey.
Quant à Champfleury, ce crocodile édenté pouvait aller