‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 142 sur 175 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Vous devenez trop casanier, lui disais-je quelquefois, vous devriez sortir un peu tous les jours... une heure ou deux... •

— Je n'en éprouve ni l'envie, ni le besoin, murmurait -il.

Il consentit pourtant à refaire avec moi quelques promenades dans le quartier. Nous allions lentement jusqu'au Lion de Belfort, jusqu'au Parc de Montsouris ou jusqu'à la Place d'Italie. Son pas s'était alourdi; il ne s'arrêtait plus pour empoigner à deux mains la ceinture de son pantalon, comme les bords d'un sac, ou bien pour tomber en garde, se fendre et me porter une botte : le vieux contremaître d'armes refusait la leçon. Il cessait de suppléer à la faiblesse de ses arguments par des éclats de voix soudains ou par une emphase qui m'avait souvent amusé chez lui. Il répondait sans lassitude, néanmoins, et avec sa complaisance habituelle, à mes questions touchant la fin de la proscription en Suisse.

« Dépêchez-vous de me compulser, citoyen, car J£ ferai bientôt mes paquets... On bat le rappel... »

Il n'ajoutait pas : là-haut, mais c'était tout de, même un de ces mots que disaient les Vieux de la Vieille armée en se quittant. *

« Allons donc! protestais-je... Aucune infirmité ne vous menace... ^

— Phonsine en eût pu dire autant une demi-heure avant son attaque. A mon âge, il faut s'attendre au pire... qui n'est

i pas la mort.

— Vous avez d'excellents amis qui...

— Je désire qu'ils gardent le souvenir de ma vigueur et : non pas celui de mon impotence. Je ne me soucie pas de ' m'appuyer sur eux, et comme je n^ai guère, d'autre part, le

moyen de louer des béquilles... »

Je changeais la conversation qui s'assombrissait et je redon-

nais du nerf au vieillard en l'invitant à me dire comment il avait effeuillé ses derniers jours d'exil.

« En travaillant. Nous étions pareils à des chemineaux, sur une route interminable, en lacets. Le clocher de l'amnistie se dressait au bout. Nous l'apercevions de partout et, à chaque tournant, nous nous trouvions devant un nouveau ruban de queue à parcourir. La France avait la République... mais elle n'avait pas les républicains. ïhiers, pour une fois, avait été bon prophète en disant : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas ». Elle était conservatrice. De loin comme de près, nous l'inquiétions. Nos prétendus amis eux-mêmes, voyant la bourgeoisie se mettre à table, songeaient moins à l'en empêcher qu'à être invités par elle à s'asseoir. Ils avaient peur de faire peur. Enfin parlementaires de droite et de gauche, tremblant que notre retour ne troublât la fête, étaient tacitement d'accord pour l'ajourner. Ils amusaient le tapis ou plutôt la nappe.

« Des amis, des amis véritables, nous n'en avions que dans la masse. Elle, se souvenait de nous. Son cœur ne nous perdait pas de vue. Elle le prouva surtout à partir de 1875, en donnant mandat à ses élus, sur un programme radical, de réclamer l'amnistie. Gambetta la promit et ne la vota pas, lorsqu'elle vint en discussion, au mois de mai 76. Il avait déjà, cet homme, le ventre à table et tant de monde à dîner, qu'il ne lui semblait pas possible de faire de la place à de nouveaux convives. L'abstention, en tout cas, ne le compromettait pas, si réellement le gouvernement était l'interprète de l'opinion publique.

« Le fait est que les poursuites continuaient et que les Conseils de guerre ne donnaient pas leur reste au chat. Une tentative d'arrestation illégale sous la Commune se soldait encore, à cette époque, devant le 3° Conseil, par dix années de bagne! En revanche, Garcin, le meurtrier de Millière, recevait de l'avancement, étant chef de cabinet du ministre de la Guerre, Courtot de Cissey, le vieil ami de la Kaulla...

« A la Chambre, Clemenceau, Lockroy, Georges Perin,

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