CHAPITRE HUITIÈME
Comme je le félicitais, ce jour-là, de la mémoire imperturbable dont il m'avait donné tant de preuves :
« Elle est restée excellente quant aux noms et aux choses lointaines, me répondit-il. Je prétends même qu'elle s'améliore. Oui, il m'arrive, la nuit, quand je ne dors pas, de me rappeler tout à coup, dans leur moindre détail, des faits qui remontent à cinquante ans. En revanche, je ne me souviens pas toujours de ce qui s'est passé il y a quarante-huit heures. Peu importe, d'ailleurs. L'essentiel est ce qui surnage d'autrefois. Ma liste d'épaves est incomplète. Des noms m'échappent, sur des figures que, pourtant, je revois... Ces noms, je les prononce sans doute pour la dernière fois. Après moi, ils entreront dans l'éternel oubli... car vous n'oserez pas les imprimer. Les noms des soldats, est-ce que ça compte? Quel besoin y a-t-il de connaître leur histoire? « Ne pouvant vous « embrasser tous, j'embrasse votre général », a dit l'autre. Ainsi feront, vis-à-vis de la Commune, les sympathiques bavards qui la raconteront. »
Je protestais :
— Vous vous trompez, vieil ami, en me jugeant capable de cet échenillage. J'enregistre les noms obscurs qui vous tiennent au cœur. Ils auront un sursis. Recueillis dans un livre, ils gagneront quelques jours. Il me plaît de penser que le volume tombera, par hasard, entre les mains d'un lecteur pour qui ce sera une révélation. « Comment, il en était? Que « ces dix ans d'exil ont dû lui peser!... » Si bien que les arrière-petits-enfants de ceux dont vous faites mention, éprouveront, grâce à vous, cette petite accélération de pouls qui est l'indice d'un accès de fierté...
Mais Colomès haussait les épaules, sceptique pour cause.
— Croyez-vous? La médaille a son revers, et le revers, c'est l'image d'une famille rougissant du rôle que l'aïeul a joué et s'ingéniant pour lui trouver des excuses, des circonstances atténuantes, des remords...
— Tant pis pour ces ingrats qui renient leur sang et s'imaginent le purifier par le mouillage!
Nous en revenions, après ce crochet, à la maladie des proscrits : l'attente. De 187(> à 1879, le gouvernement français avait continué à leur tenir la dragée haute.
— Mais plus l'exilé est transi, plus il rêve le beau temps, reprenait Colomès, et, malgré toutes les déconvenues, nous consultions chaque matin le baromètre, dans l'espoir d'un changement atmosphérique. Nous eûmes encore une fausse joie quand Mac-Mahon, en janvier 1879, quitta le pouvoir. Une république autre que la sienne et que celle de Thiers, allait sans doute nous être favorable. Grévy la présidait, Waddington était son prophète, et ce prophète avait eu pour secrétaire un des nôtres, le petit Barrère, l'enfant de chœur qui avait chanté, dans La Sociale, le De Profundis de la Colonne.
« Il fallut encore rabattre de nos illusions. A l'Ordre moral, succédait la République opportuniste incarnée en Gambetta, de qui son patron, Laurier, disait : « Lui, bon kangourou, ne peut pas marcher sans sa queue! » Cet appendice lui avait déjà conseillé de se tenir coi, en 1876, dans le vote repoussant l'amnistie... Trois ans plus tard, la bande avide que traînait le tribun, jugeait encore prudent de ne pas alarmer le troupeau qu'elle s'apprêtait à tondre. Le loup se déguisait en berger vigilant. C'est alors que fut inventée l'amnistie par catégories, par petits paquets, par étapes..., à la fois humiliante pour ceux qui en profitaient, et déshonorante pour ceux qui en étaient exclus, ainsi que des gredins indignes de merci. On avait quelque peine à conserver un emploi dans ces conditions-là. Le tir à longue portée, quoi ! Tous n'en mouraient pas, mais tous étaient atteints. En un mot, l'amnistie partielle du 3 mars 1879 établissait une distinction entre les égarés et les criminels. Elle était conditionnelle aussi. Le gouvernement ne l'accordait qu'aux individus graciés par le chef du pouvoir exécutif dans le délai de trois mois. Quiconque ne faisait pas sa soumission, se rangeait lui-même parmi les pestiférés à tenir éloignés : membres de la Commune et du Comité central; hommes ayant exercé un grand commande-