CHAPITRE HUITIÈME
ment militaire ou joué un rôle marquant; criminels de droit commun, enfin. Ce qu'un pareil assemblage laissait à l'arbitraire, on le vit bientôt. Tandis que restaient au bagne et en exil des condamnés purement politiques, l'exécutif graciait complaisamment des déportés et des proscrits aux antécédents judiciaires avérés. « Je bois avec les voleurs, je ne bois pas « avec les politiques », répondait à Maroteau le gendarme qu'il invitait à se rafraîchir.
« Pour moi, qui avais commandé le fort de Vanves, mon compte était réglé. Je n'en demandai pas la revision, naturellement, et la plupart de mes compagnons firent comme moi. La plupart... pas tous. Quelques-uns, las d'exil, ou de caractère mou, firent en douceur leur soumission. On leur jeta la pierre. Arthur Arnould, visé par Perrier, lui envoya ses témoins, Lefrançais et Avrial. Mais les épées restèrent au fourreau.
« Quant à nous, qui ne possédions pas la notoriété de Rochefort, Cluseret, Malon ou Gambon, nous ne pouvions protester contre notre assimilation à des malfaiteurs, qu'en nous procurant des extraits de nos casiers judiciaires et en les publiant. Ce fut le parti auquel s'arrêtèrent à Genève, dix-sept d'entre nous : Lefrançais, Pindy, Alavoine, Gaillard, Josselin, Ledroit, Andignoux, Mathey, Ots, Merlieux, etc.. Aussitôt, une circulaire aux parquets leur interdit de délivrer ces actes. Nous avions dû, heureusement, déposer les nôtres à l'Hôtel de Ville pour obtenir notre permis de séjour, si bien que le directeur du département de justice et police put déclarer que pas un seul réfugié exclus de l'amnistie et habitant Genève, n'était condamné de droit commun. Mieux encore : le directeur de la police centrale, Cuénoud, dans une communication de l'époque à la Société d'utilité publique, sous ce titre : Les classes dangereuses à Genève, délivra à la proscription tout entière le certificat de bonne vie et mœurs qu'elle n'avait pas sollicité. Un moment, dit-il dans ce document, on put craindre que l'ordre ne fût troublé par les réfugiés de la Commune ; mais presque tous ont cherché et trouvé
de l'occupation, et, sauf quelques cas isolés, cette catégorie d'immigrés ne donna lieu à aucune plainte.
« Il eût pu ajouter qu'à ces malandrins, bannis de France, la Suisse n'hésitait pas à confier les clefs de son coffre-fort. En effet, l'un des deux délégués à l'Imprimerie Nationale sous la Commune, André Alavoine,1 lecontumax, en même temps qu'il éditait la nouvelle Lanterne de Rochefort et les brochures des proscrits, travaillait pour le gouvernement fédéral. Il fabriquait des billets de banque à la presse à bras et conservait les planches! Son cas n'est pas exceptionnel. Tandis que deux Conseils de guerre, l'un en 1871 et l'autre en 1876, condamnaient et recondamnaient un menuisier en fauteuils nommé Personne, aux travaux forcés, Personne, établi à Bruxelles, y devenait le fournisseur du roi des Belges, pour lequel, déjà, l'un des nôtres, Claude Perret, construisait les serres de Laeken. Et par qui Richard Wallace, à Londres, faisait-il décorer son hôtel? Par deux communards encore, Privé et Lehman, tapissiers d'ameublement! Enfin le beau bouclier d'argent commandé par l'Empereur d'Autriche à la maison Klindosch, de Vienne, et offert par lui à un Musée, fut ciselé par Aristide Barré. Ils n'étaient pas non plus à l'aumône de l'étranger ceux-là, pas vrai?
« On pouvait y être sans honte, d'ailleurs, et même avec fierté. Les pauvres diables comme Paulet et Fonteneau, que la misère et l'épuisement conduisirent à l'hôpital, ne demandaient qu'un lit pour mourir. Cette mendicité-là ne dégrade pas. La proscription suivit leur convoi comme ceux de Jean Rigal, journalier, et Louis Saëz, coiffeur (Espagnol), qui partirent aussi un jour de l'hôpital cantonal... Car on avait beau, en exil comme ailleurs, choisir ses amis, ses compagnons de route, on s'arrêtait tous pour rendre les derniers devoirs aux camarades tombés en chemin et enterrés sur place, les pieds tournés vers la France. Ils fermaient la marche. Enfin, c'était l'occasion de célébrer un anniversaire supplémentaire de la