CHAPITRE HUITIÈME
Commune. On discourait pour s'étourdir; et puis, le lendemain, on repartait vers la Terre promise... par delà les tombes, en avant!... comme dit votre Allemand. Il n'y a pas de meilleure école du patriotisme que l'exil. Le camarade messin qui m'avait recueilli à Offenbach, rentra en France avant nous. « Lorsque je passai la frontière, à pied, près de « Novéant, m'a-t-il raconté plus tard, je m'agenouillai en pleurant. »
« Parmi ceux que la mort amnistia, Lyon compta Bruyat; Saint-Etienne, Durbize; la Nièvre, le père Lion; Paris, Morel, ex-capitaine de fédérés ; Joseph Perrin ; Jean-Baptiste Lacroix, vingt ans, ex-secrétaire du commissaire de police Le Moussu; Desmarescaux, directeur du dépôt des sucres, sous la Commune; Welti, qui avait été caissier à la Délégationde la Marine ; Razoua, qui s'était censément attribué, pour sa part de butin, l'Ecole Militaire... Le brave Brunereau, lui, alla s'éteindre chez son gendre Gromier, qui dirigeait, à Florence, une école française. Heureux tous ces pauvres : leur mort avait la valeur d'un témoignage à décharge!
« Frappé d'apoplexie en sortant du Café du Nord , le 29 juin 1878, Razoua, transporté chez lui, chemin des Eaux- Vives, y succomba dans les bras d'Avrial. Il eut de belles funérailles, auxquelles le hasard contribua. C'était la fête du centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Le cortège passa sous des arcs de triomphe, à travers des rues pavoisées. Le drapeau rouge du 22e bataillon couvrait la bière. Des branches d'acacias et des immortelles rappelaient que le défunt était franc-maçon. Au cimetière, Arthur Arnould, Lefrançais et Joukovsky saluèrent la dépouille de leur ami. Non loin de Joukovsky, à côté de Rochefort, se tenait une jeune fille arrivée l'avant-veille à Genève. C'était Vera Zassoulitch, acquittée par le jury de Pétersbourg au mois d'avril, et traquée aussitôt, néanmoins, parles chiens de police, comme une proie ôtée de la gueule.
« Vous savez l'histoire de Vera Zassoulitch. Au mois de février 1878, elle avait tiré sur le policier en chef Trépoff, pour le punir d'avoir fait fustiger un prisonnier obscur,
BogolioubofT , qu'elle ne connaissait pas. Elle resta peu de temps à Genève. Elle se retira à Baugy, au-dessus de Clarens, pour fuir l'incompréhensible curiosité dont elle se voyait l'objet. Car elle n'avait rien de conforme à l'idée que nous nous faisons d'une héroïne. Il lui était insupportable de prolonger, sur les tréteaux, le retentissement d'un acte accompli simplement pour relever de sa chute la personnalité humaine humiliée. Petite et sans grâce, elle dédaignait les couronnes de l'attentat et du martyre, qui l'eussent embellie. Et la plupart des jeunes filles russes réfugiées en Suisse dans les années 70, lui ressemblaient. Elles formaient, à l'Université de Zurich, comme un massif de révolutionnaires en terre libre. Le Tsar s'en inquiéta et rendit en 1873 un ukase spécial mettant hors la loi les étudiants et les étudiantes qui ne rentreraient pas immédiatement dans leur pays. Il y en eut qui demeurèrent en Suisse, au mépris de cette injonction ; les autres n'y obéirent que pour aller répandre en Russie la bonne semenee. A quel prix? Nous ne tardions pas à l'apprendre, tantôt par le journal russe le Rabotnik, imprimé à Genève, tantôt par Le Travailleur, auxquels collaboraient Joukovsky, Dragomanof, Ralli, Oelsnitz, Léon Metschnikof, Sokolof, Stepniak, Morosof, Klémentz, Tcherkésof : tantôt par le Bulletin de la Fédération Jurassienne.
« L'autorité russe usait, d'ailleurs, d'un excellent moyen pour dompter les réfractaires à l'édit du Tsar : elle jetait leurs parents en prison. Ce fut le traquenard auquel se laissa prendre, notamment, une de nos jeunes amies, M"c Soubotine. Nous avions fait sa connaissance en 1873, au petit café de Y Aurore, Place des Eaux- Vives, où se réunissait une section d'Études sociales fondée par Lefrançais et Joukovsky. Les séances publiques étaient suivies par beaucoup de Russes auxquels l'ukase du Tsar s'appliquait.
« M"e Soubotine était du nombre. Elle recevait des leçons de français de Montels et venait de passer ses examens à la Faculté de médecine de Genève, lorsqu'elle eut vent de l'arrestation de sa mère et de ses deux sœurs. Montels voulut