CHAPITRE HUITIÈME
Léon Berchtold, Michon, Louis Marchand, Dumartheray, Bertrand.
« J'ai oublié de vous dire que maints d'entre nous s'étaient avisés, pour tromper l'attente, de se marier en France..., je veux dire avec la sœur ou la fille d'un camarade de proscription.
— Sans parler de ceux auxquels un temps pluvieux et l'absence de distractions, donnaient le conseil « de se marier un peu... », comme dit Mmc de Charrière.
— Oui. Ce fut le cas précisément de Babick, dont l'amusement ne dura guère... Mais c'était l'exception, de même que les unions illégitimes, qui motivèrent souvent, notamment à Lausanne, des expulsions imprévues. On ne badine pas, en Suisse, avec les amours buissonnières !
— Quoi qu'il en soit, Paris acclama ceux qui rentraient. Ils revenaient à temps pour assister à la fête du 14 juillet Vous y commémoriez en action la délivrance des prisonniers.
Mais Colomès a secoué la tête et répondu :
— Non, citoyen. Vous confondez notre réception avec celle qu'on fit à Rochefort... Toujours la même chose I... « Ne pouvant vous embrasser tous..., etc. » Nous ne pûmes, nous, quitter Genève que huit jours plus tard, et quand nous débarquâmes à Paris, un soir, les lampions étaient éteints, les danses terminées, et nul ne nous attendait, à la gare de Lyon, pour nous présenter le pain et le sel. Nous nous étions trop promis, Phonsine et moi, de cette arrivée... Nos parents? Disparus. Nos amis? Ils nous avaient oubliés. L'amnistie même n'était déjà plus que le nom d'une victoire qui dispensait de s'intéresser aux amnistiés. Enfin, nous ressuscitions sans excuse. Je me rappelle notre serrement de cœur dans la salle des bagages, devant nos malles... Nous affections de les examiner attentivement, pour ne pas nous laisser voir, l'un à l'autre, nos yeux pleins de larmes... Que revenions-nous faire dans cette ville détachée de nous, dans cette patrie si belle... en rêve? Nous étions tellement bien là-bas...
connus, estimés, indépendants... La veille encore, nous brûlions de nous jeter sur Paris, comme l'affamé mord à même une miche de pain; et, subitement, nous n'avions plus faim; nous nous sentions l'estomac lourd du repas que nous n'avions pas pris. Bref, découragés de sortir du modeste hôtel où nous étions descendus, après un long moment passé à regarder, de la fenêtre, couler le fleuve humain, aux bords enchanteurs... de loin! croiriez-vous que nous avons fini par nous coucher sans même avoir dîné?... Le front dans la ruelle, Phonsine eut beau pleurer silencieusement, je l'entendis, et je cherchais à la consoler. Mais — vous allez bien la reconnaître là! — elle me répondit : « C'est plus fort que moi... « la joie... » Alors on a pleuré tous les deux.
« La leçon nous fut, en tout cas, profitable. Quelques mois plus tard, quand les derniers Calédoniens rentrèrent à leur tour, nous eûmes, Phonsine et moi, la même pensée. Nous voulions épargner à des malheureux revenant de plus loin que nous, la détresse d'un retour inaperçu, dans le désert... Alors, savez-vous ce que nous avons imaginé? Nous sommes allés rôder autour de la gare, comme nous faisions à Genève, à l'arrivée des proscrits, et, deux fois, nous avons ramené chez nous des hommes, des inconnus, des abandonnés, qui retrouvaient en France une impression d'exil. »