‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 154 sur 175 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

deBrévannes, par exemple, où je pouvais le faire admettre? « Pourquoi Brévannes? demanda Fournery.

— Parce qu'il y sera moins dépaysé que partout ailleurs. La maison abrite déjà quelques Vieux de la Vieille comme lui : Mathey, Jeallot, Gouhier... »

Le menuisier réfléchit un moment, en soufflant dans le tuyau engorgé de sa pipe.

« Oui, c'est une raison déterminante, dit-il, mais je ne sais pas si elle suffira pour persuader Etienne. Il a toujours vécu indépendant, sans rien solliciter... On ne commence pas à son âge. Nous aurons de la peine à le décider. Il faut manœuvrer adroitement, l'amener, sans qu'il s'en doute, à notre projet. Enfin, c'est très bien à vous d'y avoir songé. Notre ami est probablement, en effet, à bout de ressources. J'aurais dû lui parler... Mais ce n'est pas à lui qu'on fera jamais accepter un secours. Votre combinaison ménage sa susceptibilité. On ne trouverait pas mieux.

— A Brévannes, repris-je, il sera tranquille. Nous irons le voir de temps en temps; il viendra à Paris quand il lui plaira... Pour les démarches et formalités, j'en fais mon affaire. Qu'il dise oui, et je me charge de tout.

— J'ai peur qu'il ne dise non.

— Il dira non, d'abord; mais nécessité fait loi. Elle le convertira.

— Espérons-le. Un conseil seulement... Ne provoquez pas un premier refus. Etienne est obstiné... Il ne voudra pas en avoir le démenti. Louvoyez plutôt.

— Soit. Le temps presse pourtant.

— Parbleu! Ecoutez... J'irai causer avec lui. De votre côté, faites pour le mieux. Nous ne le laisserons pas dans l'embarras.

— Non... à condition toutefois de savoir qu'il y est... »

Depuis un instant, Fournery donnait des signes de distraction, regardait à droite et à gauche. Il s'en excusa.

— Je vous demande pardon... Où mes garnements sont-ils

passés? Je n'aime pas à les perdre de vue. Un accident est si vite arrivé...

— Ils ne sont pas loin... Ils robinsonnent... !

— Evidemment. Ce diable de beau livre n'en fait jamais d'autres! »

Adorable sollicitude de la part d'un homme qui oubliait tant de choses personnelles!...

L'avis de Fournery, sur un point, me parut sage, et, le soir même, je me rendis chez mon voisin, à dessein de commencer les travaux d'approche.

Il était assis dans la salle à manger, sous le portrait de Varlin, et lisait à la clarté de la lampe un volume de la Correspondance de Proudhon. Il m'accueillit cordialement, à l'accoutumée. Le logement, propre et bien rangé, comme du vivant de Phonsine, ne regrettait que son absence. Etait-elle absente ? Son fauteuil, près de la fenêtre, dans l'ombre, autorisait le doute, et je n'eusse pas été étonné d'apprendre que Colomès lisait tout haut, afin d'entretenir une illusion...

Rien, autour de lui, en tout cas, ne décelait la détresse matérielle. Je savais qu'il avait payé son loyer de janvier. Sa quiétude apparente était de bon augure.

« Je ne vous dérange pas?

— Non, non, répondit-il. Ce que je relis m'est familier. Je cherche tout bonnement, chaque soir, un thème à ruminer avant de m'endormir. Et il y en a des thèmes dans Proudhon! Quelle caboche! J'ai beau la connaître, j'y fais toujours des découvertes.

— Les tiroirs secrets d'un meuble de famille!

— C'est ça. Vous avez besoin d'une note?

— Oui et non. Je venais d'abord prendre de vos nouvelles.

— Merci. Elles sont excellentes.

— On ne se voit plus.

— On ne s'oublie pas : c'est le principal. Je saisis la balle au bond.

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