CHAPITRE NEUVIÈME
— Assurément. Si quelque chose vous manquait, j'espère bien que vous iriez le demander... au plus près. »
Il me regarda bien en face et me dit avec simplicité : « Que diable voulez- vous qu'il me manque? J'ai tout ce qu'il me faut.
— Eh bien, moi pas. Je crois me rappeler qu'il y a encore, à Brévannes, quelques-uns de vos anciens compagnons d'exil en Suisse.
— Oui. Mathey, Gouhier, Jeallot...
— Je voudrais les interroger. Savoir s'il est vrai que Mathey et Jeallot ont écrit des Mémoires... bref, compléter ma documentation, vous comprenez?
— Parfaitement.
— Alors, voici ce que je vous propose. Vous avertissez vos amis de ce que j'attends d'eux, et nous allons, vous et moi, les enlever pour déjeuner ensemble un de ces quatre matins. Ça vous va-t-il?
— Mais... pourquoi pas?
— Ils ont déjà reçu votre visite là-bas?
— Oh! il y a bien longtemps! Un dimanche, nous sommes allés à Brévannes; mais ni Jeallot, ni Gouhier ne s'y trouvaient. Nous n'avons vu que Mathey et sa femme..., plus d'un siècle et demi à eux deux!
— Quelle impression avez-vous rapportée de votre voyage ?
— Phonsine disait : « C'est très gentil... Il y a un beau parc, des oiseaux, une installation convenable..., c'est propre... » Je lui demandai : « Enfin, voudrais-tu vivre dans cette caserne pour vieillards, toi? »
— Et elle vous répondit?
— Elle me répondit : « C'est une autre question. Tous les deux, on ne serait pas encore trop malheureux... »
Premier jalon. Ce soir-là, je n'insistai pas. Colomès écrivit à ses amis, ils acceptèrent le rendez-vous, et, dans la seconde quinzaine de février, par une claire et douce journée de faux printemps, nous partîmes pour Brévannes, en Seineet-Oise.
C'est loin. De Villeneuve-Saint-Georges, où le train s'arrête, on doit gagner Brévannes à pied ou faire le trajet par la voiture publique. Lorsque nous en descendîmes, nous aperçûmes Jeallot, Mathey et Gouhier, qui venaient au-devant de nous pour nous dispenser d'aller les prendre à l'hospice. Nous nous dirigeâmes aussitôt vers un petit restaurant qu'ils nous indiquèrent dans le village.
Jeallot, dit autrefois le Tapin, le plus petit et le plus jeune des trois, restait vif et d'humeur enjouée. Mathey, moins expansif, portait aussi sans fatigue ses quatre-vingts ans; seul Gouhier trahissait, dans sa mine et dans ses propos, les désordres d'une maladie d'estomac1.
Les présentations faites, j'orientai tout de suite la conversation vers l'objet de ma curiosité.
Il était vrai que Jeallot, tout en continuant d'exercer son métier de peintre en bâtiment à Brévannes même, avait écrit ses Souvenirs de la Commune et de la proscription. Il promit de me les communiquer, et il a tenu parole.
Mathey, moins docile à mes instances, ne tarda pas à m'entraîner sur la pente naturelle de son esprit et de son cœur . Je le savais, d'ailleurs, endurci dans l'admiration du Chiffonnier de Paris. Mathey ne jurait que par Félix Pyat. Il possédait de celui-ci les manuscrits de deux drames non représentés : Une Fête sous Néron et La Famille anglaise. Il les relisait sans cesse, et quand il avait fini de les relire, il les recopiait. Il recopiait également les articles du pamphlétaire, qu'il avait collectionnés. Il se déclara prêt à m'en donner connaissance, après avoir constaté, avec un peu d'amertume, mon ignorance à leur endroit.
Ancien ouvrier bijoutier, comme Colomès, Mathey composait lui-même, à ses loisirs, des ouvrages dramatiques. Devenu mon ami, il m'a plus tard fait lire : Les Victimes du machinisme, un drame populaire dans la manière des Deux serruriers et de L'Homme de peine.