CHAPITRE NEUVIÈME
Mais le vieillard haussa les épaules et me fit cette réponse étonnante :
« Vous avez pu vous en apercevoir tout à l'heure, nous n'aimons guère à parler de la Commune et des années d'exil entre nous : il y a trop de personnalités sur lesquelles nous ne serons jamais d'accord. »
Ah! Félix Pyat pouvait dormir tranquille : un bon serviteur protégeait son sommeil!
Nous étions arrivés.
Un ami que j'eus, admis gratuitement dans une autre maison de retraite : Galignani..., quand on lui demandait son adresse, disait : 53, boulevard Bineau, à Neuilly.
Respect à la fierté dans le malheur : cette fleur ne pousse pas entre toutes les pierres.
Ainsi pour les Vieux de la Vieille pensionnaires à Brévannes, l'hospice était la Maison. Ils pouvaient dire : Nous rentrons à la maison..., en laissant croire qu'ils rentraient non pas chez les autres, mais chez eux. La majuscule que je mets au mot Maison, n'était pas sensible dans leur manière de le prononcer. Ils glissaient dessus.
Je me reprochai une minute de les avoir accompagnés. Sans doute eussent-ils préféré rentrer seuls.
Pourtant, leur parc magnifique donne, à première vue, le change sur sa destination. La vieillesse et le gazouillis des ombrages sont plus souriants que la vieillesse et le ramage des gens. Enceint d'un fossé large, sarclé et ratissé comme une allée, le château, d'autre part, n'a point l'aspect d'un hospice. Mais il n'abrite en dortoirs que les veufs et les célibataires. C'était dans un bâtiment voisin, plus vaste et plus banal, que les amis de Colomès avaient leur chambre, au premier étage et au rez-de-chaussée, le long d'un couloir spacieux et bien éclairé.
Chaque porte est numérotée; au-dessus du numéro, le nom du locataire. Les chambres sont à deux lits et toutes se ressemblent : c'est le radeau des naufragés. Tout ce qu'ils ont pu sauver est là. Autant en contient la voiture à bras qui
déménage les pauvres au petit terme. Mais je retrouvais chez Mathey, comme un signe de ralliement, les lithographies emphatiques de Picchio, le Triomphe de Vordre et la Veuve du fusillé, auxquelles les Vieux de la Vieille se reconnaissent entre eux.
L ne commode, une armoire, une table, deux rayons chargés de poussière, de livres, de journaux, sous les portraits de Pyat et de Gambon, jaunis par le soleil et piqués des mouches..., voilà tout ce qu'avait amené là le vieux ménage, après cinquante ans d'attelage et de coups de collier!
Ah! ceux-là ne s'étaient point créé de besoins factices et n'avaient pas, pour les satisfaire, prostitué leurs bras! Il n'eût tenu qu'à eux de brouter, comme tant d'autres, autour du piquet...; mais la corde leur était insupportable, et non seulement leur corde, mais toutes les cordes, à tous les piquets! Résultat : Brévannes et sa litière.
Agée alors de quatre-vingt-cinq ans, la femme de Mathey, autre Baucis, posait sur lui un regard tendre et confiant...; de son côté, il l'appelait « mignonne » et la caressait de petits soins.
Une comparaison s'imposa à mon esprit et Colomès dut la deviner, car il détourna les yeux du couple, puis, s'en alla dans le couloir dégonfler son cœur.
Mathey, cependant, me faisait une confidence douloureuse.
Avait-il conservé des souvenirs de Pyat, une correspondance, quelque chose enfin?
A cette question, il répondit avec embarras que les revenants-bons du Chiffonnier de Paris étant taris, il avait bien fallu y suppléer pour que Baucis ne manquât de rien... Alors, Mathey avait été offrir trente lettres de Pyat à Carnavalet, qui s'en était rendu acquéreur. Mais le destinataire en gardait des copies qu'il m'apporta un jour. J'imaginais le déchirement... L'aliénation d'une relique est comme un sacrilège1.