‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 16 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— A Genève, d'où je viens, poursuivis-je, vous avez encore des amis. Ce sont eux qui m'envoient vers vous, comme vers l'homme le mieux qualifié par son long exil, pour diriger mes recherches, tout au moins en ce qui concerne la Suisse.

Phonsine se tenait derrière moi. Je lui ai toujours été reconnaissant de l'assistance qu'elle me prêta, en accrochant une conversation que son mari laissait aller.

— Ah! fît-elle, vous avez vu nos amis de Genève. Ils ne sont plus nombreux...

Elle cita des noms, j'en citai d'autres ; la glace était rompue.

Le père Colomès avait relevé la tête et me décochait, par intervalle, un regard émoussé. Les accents circonflexes de ses sourcils, singulièrement mobiles, prononçaient tous ses jeux de physionomie. Ils servaient d'éteignoirs à ses yeux, coiffaient leur flamme, puis remontaient, en suspens, jusqu'à la lisière des cheveux. Ils paraissaient postiches.

J'eus l'imprudence de dire que j'avais fait la connaissance de Babick à la terrasse d'un café où il cherchait à placer des eaux de toilette et des parfums « synthétiques » de sa fabrication.

« Ah! ne me parlez pas de celui-là I s'écria Philémon, dont les éteignoirs sautèrent. Un inutile, qui n'a jamais fait œuvre de ses dix doigts ; un improductif..., un mendiant, un tôpeur, comme on dit à Genève. Il n'eût pas fallu beaucoup de Gaspards de son espèce pour déshonorer la proscription. Nous étions là, heureusement. En 1877, lorsque Babick, de l'ordre des prêtres Mapiens, s'il vous plaît, implora un secours de Rothschild, je n'hésitai pas à porter la parole, en assemblée générale, pour demander à notre société, La Solidarité, l'exclusion de l'indigne. Elle fut votée à l'unanimité, sans abstention... Oui, Monsieur, si vous ne savez pas ça, je vous l'apprends : Babick, ancien membre de la Commune, avait eu le front d'écrire à Rothschild : « Cher et honoré Baron... » A partir de ce moment, que pouvait-il y avoir de commun entre lui et nous? »

Cette question ne s'adressait pas à moi seulement; Colomès prenait à témoin une collection de portraits environnante.

Quelques photographies étaient ornées d'une dédicace et fixées au mur par des punaises ; d'autres portraits, découpés dans des journaux illustrés, étaient attachés avec des épingles.

Je reconnus Delescluze, Blanqui , Gambon, Vermorel, Theisz, Millière, Flourens, Ferré, Tony Moilin, Lefrançais...

Au-dessus d'eux, dans des cadres de faire-part, s'alignaient le portrait de Proudhon sur son lit de mort, par Courbet; deux reproductions de tableaux médiocres mais édifiants d'Ernest Picchio : Le triomphe de Vordre et La veuve du fusillé; enfin, une image plus mélodramatique encore : Les derniers jours de la Commune, œuvre de Gaillard fils.

Mais, entre ces compositions de circonstance et comme à la place d'honneur, un front pâle et magnifique, sous un bourrelet de cheveux mordorés, avait l'air d'un miroir penché pour réfléchir la collection tout entière. Il portait encore le bouquet d'immortelles dont j'avais vu Philémon lé parer. Je devinai que c'était le dieu du logis et je participai par ma contenance au culte qu'on lui rendait.

« C'est Eugène, dit le père Colomès, d'une voix qui tremblait un peu.

— Eugène Varlin, reprit Phonsine, plus bas.

Et je répétai : « C'est Varlin1... », pénétré de respect comme on l'est involontairement, dans une chapelle, devant un saint dont le bedeau vous murmure le nom.

— Je ne connaissais pas ce portrait, ajoutai-je.

— Et je n'en suis point surpris, fit le vieux. Les portraits de Varlin sont rares. Celui-ci est l'agrandissement d'une photographie détachée d'un groupe de délégués, où il figurait. J'en ai un autre dans mon album.

— Vous étiez lié avec Varlin?

1. Eugène Varlin, né en 1839, ouvrier relieur et membre de la Commune, fusillé sommairement à Montmartre, le 28 mai 1871. Nous écrirons sa vie, qui fut exemplaire.

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