‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 160 sur 175 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

de laisser entre eux, en famille, la poignée de vétérans qui se réunissaient tous les ans pour refleurir, l'espace d'un soir. Le nombre en allait diminuant et le dernier carré eût pu se former en cabinet particulier, s'il n'avait eu la bonne idée, pour remplir une salle, de mobiliser la jeune garde, enfants et petits-enfants.

Toujours ponctuels à ce rendez-vous, comme au défilé devant le Mur, fin mai, Colomès et sa femme n'en avaient été éloignés que par la paralysie de Phonsine; mais Colomès envoyait, avec sa souscription, une lettre ardente que le président lisait au dessert.

« Savez-vous, demandai-je à Fournery, si notre ami vous accompagnera cette année au banquet?

— C'est peu probable. Vous devriez bien le décider à venir... Une occasion de lui remonter le moral...

— J'essaierai. »

Aux premiers mots, Colomès fit la moue et dit non, mais sans fermeté. Aussi insistai-je ;

« Vous me contrariez un peu... J'avais l'intention, moi, d'assister au banquet. J'y renonce, du moment que vous ne me servirez pas d'introducteur.

— Fournery me remplacera.

— L'un n'empêche pas l'autre. J'attache beaucoup de prix à cette preuve d'amitié de votre part.

Colomès parut se consulter un instant et dit :

— J'irai donc..., pour vous faire plaisir. J'avais déjà préparé ma lettre d'excuse et j'étais justement en train de chercher pour l'illustrer une citation dans Proudhon.

— Un ramage..., comme on en voyait autrefois sur le papier de circonstance destiné aux souhaits et compliments de bonne fête.

— Proudhon vaut mieux que ça! Il est dans la pâte du papier.

— Alors, vous êtes assez pénétré de lui pour n'avoir pas besoin de le citer. On le reconnaîtra. »

Le vieillard sourit. Debout devant l'espalier chargé des fruits de la Correspondance, jamais il ne m'avait donné le spectacle d'un équilibre aussi parfait.

Je le félicitai de ce renouveau.

« Oui, je ne vais pas trop mal », dit-il.

D'où je conclus que je ne savais pas tout et que peut-être un accord secretavec ses enfantsl'ôtaitd'inquiétude pour l'avenir.

Quelques jours après, j'allai le prendre, vers la fin de l'après-midi, et nous nous acheminâmes ensemble vers la rue Saint-Antoine.

En route, Colomès m'apprit que la Société fraternelle des anciens Combattants de la Commune existait depuis 1889. J'avais eu tort de ne pas m'y faire inscrire plus tôt, car ses statuts autorisaient l'admission de toute personne dont le dévouement à la cause n'était pas douteux.

La salle Issaly occupait l'entresol d'un marchand de vins voisin de l'église Saint-Paul. Déjà réunis dans le débit, à notre arrivée, quelques anciens causaient autour des apéritifs. Il y avait là Allemane, encore député, et Ernest Navarre, encore conseiller municipal de Puteaux;1 Martelet, ancien membre de la Commune; Elie May, Gromier, Albert Goullé, le père Tupin, doyen d'âge ; Audebert, ex-membre de la Commission municipale du 12e... ; le père Woog*, le vieil ébéniste de la rue Guy-de-la-Brosse et du 195e fédéré...; le sculpteur Larapidie,... d'autres encore que jeneconnaissaispas et qui avaient, comme disait Colomès, traversé la Mer Rouge ensemble...

C'était Hippolyte Ferré,2 le frère de Théophile, fusillé à Satory, qui, trésorier de la Société, recueillait le prix des dîners : trois francs cinquante par tête. Je payai le mien et celui de Colomès; mais il me le remboursa aussitôt, et si péremptoirement que je ne voulus pas le désobliger en prolongeant le débat.

Une cinquantaine de convives s'étaient annoncés; je n'en

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