‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 161 sur 175 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

comptai que quarante à la table en équerre où l'on avait mis le couvert; encore, une bonne moitié d'entre eux n'était-elle de la Commune que par alliance ou, comme moi, par inclination. Une petite fête de famille enfin, dont rien n'eût prononcé le caractère, sans le drapeau rouge décoré du chiffre 71 en noir, qui ne sortait plus que pour les banquets et les obsèques.

Placé entre Colomès et Fournery, j'avais en face de moi Gerberoy, Charpin et sa femme, Malavaux et son fils.

Tandis qu'on passait le beurre et le saucisson, je m'efforçais de mettre un nom sur chacune de ces vieilles souches d'insurrection... Quelques-unes, chevelues, ne tenaient plus pourtant que bien peu à la terre; mais entre elles s'intercalaient de jeunes arbustes vivaces qui pouvaient refaire la forêt détruite.

Je me penchai vers mes voisins. A ma surprise, ils furent incapables de me fournir les précisions que je leur demandais sur des figures désignées. Comment s'appelait celui-là? Quel rôle tel autre avait-il joué? Nulle souvenance. « Le saistu, toi?... — Non, et toi?... » Ces racines, que je me représentais enchevêtrées, ne se touchaient même pas du bout de leurs fibres I

Mais j'avais tort de m'en étonner. Est-ce que les vieux soldats se connaissent davantage? Ils ont cependant quelquefois chargé ensemble l'ennemi, soutenu le même siège, fait le coup de feu à une lieue de distance... Un morceau d'étoffe, une date dessus... et c'est assez, somme toute, pour rapprocher des hommes qui ne se sont jamais regardés que dans un emblème.

Je fus tiré brutalement de mes réflexions par la voix de Mme Charpin qui égayait la lecture du menu de plaisanteries incongrues, comme : Otages à l'oseille, Curé aux croûtons, Salade de légumes versaillais, Tripes à la mode du Camp..., etc.. Mais la réédition de ces mornes facéties n'amusait plus personne, pas même Malavaux le Dominicain, et encore moins son fils Albert.

J'observais ce dernier. Il m'était sympathique. Je lui savais gré de sa présence et de sa bonne tenue. Il était le trait d'union nécessaire entre, ce qui fut et ce qui sera. Il apportait au passé un respectueux hommage qui n'excluait, je le savais, ni l'examen, ni la discussion. Chaque génération est un relais d'hommes; mais ce ne sont plus seulement, comme autrefois, les hommes qu'on change : ceux qui ont terminé leur course ne sont pas encore habitués à voir repartir, à leur place, des continuateurs auxquels un nouveau mode de traction mécanique, ménageant leurs forces, permet d'aller plus vite et à moins de frais vers le but assigné.

Tout à l'heure, des rescapés chenus diraient l'héroïsme du désespoir sur les dernières barricades ... Tant de sang répandu pour l'honneur seulement... quelle leçon! Dieu merci elle n'était pas perdue, Albert Malavaux le témoignait. Son âge accomplissait la prophétie contenue dans l'admirable parole de Lacordaire sur l'ouvrier qui ramasse ses bras et s'en va! A bout de patience, le travailleur les ramasse, en effet; mais ce n'est plus pour leur faire porter des armes bien inutiles, du moment que par son simple refus de produire à des conditions inadmissibles, l'ouvrier conjuré peut obtenir de ses exploiteurs ce que la force ne leur a pas arraché. Le prolétariat a eu, lui aussi, des temps chevaleresques. Ils sont révolus. J'assistais au banquet des derniers preux de la Révolution.

« Savaient-ils exactement ce qu'ils voulaient, en la faisant? » me disait, à l'écart, Albert Malavaux, avant qu'on se mît à table.

Et je lui répondais :« Non. Ils savaient seulement ce qu'ils ne voulaient pas. C'est le fin mot de toutes les révolutions. Ils ne voulaient plus de l'Empire, avec sa fin désastreuse, et ils ne voulaient pas davantage d'un gouvernement d'incapables, qui avait achevé notre défaite et parafé notre amoindrissement. On leur a reproché l'insurrection devant l'ennemi encore chez nous...; mais ils n'ont pas choisi leur moment; il leur a été imposé par les circonstances, et il en sera toujours ainsi. »

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