‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 168 sur 175 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Une minute suffit pour l'ouvrir. J'entrai le premier. A l'appel d'air les ondes contenues m'assaillirent. Je respirai la mort avant de l'avoir vue. Elle rôdait, le crime consommé, vers les issues, tel un meurtrier enfermé avec sa victime et qui tâtonne pour se sauver.

Étendu dans son lit, sur le dos, la barbe toute blanche, sur le drap tout blanc, mon père Colomès reposait. Il avait suivi son programme, s'était couché... Bonsoir la compagnie!... Inutile de troubler son sommeil : il ne voulait pas être réveillé. Ce fut encore par feinte que je rejetai les couvertures et que j'appliquai mon oreille contre son cœur. Il avait cessé de battre. On pouvait, derrière moi, ouvrir les fenêtres toutes grandes, réclamer un médecin, dire les choses saugrenues, donner les conseils absurdes que l'on entend autour d'une tragédie populaire...

J'eus beaucoup de peine à empêcher un gros locataire, agent d'assurances, de pratiquer la respiration artificielle, des tractions de la langue... L'idée de fracturer la bouche muette, de faire violence au cadavre m'était odieuse.

« Puisque je vous dis qu'il est mort! » m'écriai-je.

Ah! jeter tout ce monde dehors, demeurer seul auprès de mon vieil ami, lui dire tout bas que le premier de ses vœux était accompli et que les autres le seraient!...

Car l'hypothèse d'un accident, loin de paraître invraisemblable, se fortifiait en circulant. On avait trouvé, dans la cuisine, le compteur ouvert et le tuyau du fourneau à gaz en si mauvais état qu'il n'en fallait pas davantage pour rendre plausible l'asphyxie par négligence.

Au surplus, la concierge, organe accrédité de l'opinion publique, rapportait complaisamment les paroles que lui avait dites Colomès la veille, et même elle modifiait légèrement sa version première, en prêtant au vieillard un badinage qui n'était pas dans sa manière : « J'aurais bien besoin de quelqu'un pour me réchauffer ce soir ».

Toute la maison, cependant, défilait dans le petit logement de Colomès. J'avais réussi à défendre l'entrée de sa chambre,

mais les voisins, après y avoir donné un coup d'oeil, causaient avec la concierge, dans la salle à manger. L'un déchiffrait les dédicaces des photographies, et un autre, qui examinait les livres hérissés de baïonnettes en papier, attira mon attention sur une lacune dans la rangée des œuvres de Proudhon. La correspondance y manquait. J'étais bien sûr, pourtant, de l'avoir vue là, à ma dernière visite...

Et, tout d'un coup, l'explication la plus claire de cette brèche me traversa l'esprit. Colomès l'avait faite à sa chère collection pour payer sa cotisation au banquet du 18 mars, et, jusqu'au bout, ne rien devoir à personne — pas même à moi!

Je ne me trompais pas d'ailleurs. Huit jours après, je la rachetai à un brocanteur de la rue Dareau qui prétendit en avoir donné cent sous et me la revendit sept francs.

Enfin le médecin que l'on était allé chercher arriva et ne put naturellement que constater le décès.

Dès qu'il fut parti, j'ordonnai à la concierge de faire évacuer la salle à manger. Un quidam y pérorait sur Colomès et disait : « Le voici quand il était jeune», en montrant le portrait de Varlin.

Je relevai sur le carnet de blanchisseuse où mon ami notait ses adresses, celle de sa fille, à Poitiers, et je lui envoyai ce télégramme :

« Père dernière extrémité. Venez. »

Puis je fis prévenir Fournery et, lorsqu'il m'eut remplacé auprès de Colomès, je m'occupai des obsèques.

Il me semblait perdre mon père pour la seconde fois.

Je ne reçus pas de réponse à ma dépêche. Nous veillâmes donc le corps la première nuit, Fournery et moi. Tandis qu'il fumait en buvant du café, j'allais d'une pièce à l'autre, comme un ours en cage, et mes yeux prenaient

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