CHAPITRE DIXIÈME
congé de l'humble décor qui leur était une douce habitude. Elle ne serait plus, bientôt, qu'un souvenir. Je m'efforçais de le graver en moi. Les choses aussi me faisaient leurs adieux. Elles avaient le pressentiment de leur fin, car elles aussi ne vivaient que d'intimité et de cohésion. Séparées, désagrégées, dispersées, elles n'évoqueraient plus rien. Le premier soin du bouquiniste serait d'ôter les marques des livres; le passant qui les feuilleterait d'un doigt distrait, à l'étalage, les rejetterait en les voyant dépréciés par la colère ou l'approbation d'un lecteur passionné. Quant aux photographies, je n'osais espérer que la famille me les abandonnerait..., et que deviendraient-elles alors? Etrangères, anonymes, indifférentes, elles iraient de leur côté, faire le trottoir, dans l'affreuse promiscuité où j'avais découvert, par miracle, telles reliques de Marceline Desbordes-Valmore et de Louise Michel.
Une minute, j'eus la pensée de dérober, pour leur épargner la profanation, quelques-uns de ces portraits adoptifs qui rêvaient au mur et d'en arracher également le pilori où frémissaient toutes les haines du mort. Mais avais-je le droit d'agir ici en pilleur d'épaves? Et puis il n'y a point d'objet qui n'ait sa destinée. Savais-je, somme toute, si cette photographie de Delescluze et cette autre de Vermorel, ne tomberaient pas un jour, par hasard, aux mains dévouées d'un sauveteur? Il faut laisser quelque chose pour l'ornement des petites chapelles : la terre en est couverte.
J'attendais la fille de Colomès, ce fut son gendre qui se présenta, dans la matinée du lendemain.
« Ma femme est souffrante en ce moment, dit-il, je viens à sa place. »
L'horloger de Poitiers, âgé de quarante-cinq ans environ, avait le front dégarni, les moustaches en parenthèse, les yeux vairons, le teint jaune et la bouffissure des gens sédentaires. Il était en redingote et chapeau haut de forme, enfin prêt à conduire le deuil, bien qu'il ignorât que tout fût fini.
« Je m'en doutais », dit-il.
A la façon dont il regarda son beau-père, j'eusse deviné leur antipathie l'un pour l'autre.
Il se retourna tout de suite vers moi et passa dans la salle à manger où je le suivis.
« En somme, il est mort presque subitement?
— Presque.
— D'une attaque d'apoplexie, sans doute.
— Non. Il jouissait d'une santé parfaite et eût pu vivre encore longtemps. Une imprudence lui a été fatale.
Je racontai V accident.
— On doit toujours vérifier la fermeture d'un compteur, dit le gendre. Une explosion pouvait se produire... faire d'autres victimes... Et quand on n'est pas assuré... »
Je le ramenai à la seule victime qui fût en cause et j'abordai résolument la question des obsèques.
« J'allais vous en parler, fit-il.
— Oh! elle sera vite et à peu de frais réglée, repris-je; votre beau-père a demandé le corbillard des pauvres et l'incinération.
— Ah!... première nouvelle..., observa l'autre, sans lever les yeux.
— C'est vrai; j'aurais dû commencer par vous apprendre qu'il m'a institué exécuteur testamentaire... comme cette lettre en fait foi, ajoutai-je en tendant à mon interlocuteur le témoignage invoqué.
Il prit le papier, le lut et me le rendit, en disant, de biais :
« Vous m'embarrassez beaucoup, car la famille a bien un peu voix au chapitre, je présume. Or, ma femme dont je suis le mandataire, tient absolument, ab-so-lu-ment, au service religieux, qui exclut l'incinération. »
Je cherchai le regard fuyant de l'horloger, comme l'escrimeur cherche à lier le fer qui se dérobe.
« Il est pourtant compréhensible que M. Colomès désire qu'on lui rende les mêmes devoirs civils qu'à sa femme.
— Oui..., comme il est naturel, d'autre part, que nous ne nous exposions pas une seconde fois aux reproches... et même