‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 170 sur 175 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

au blâme, que nous avons encouru, à Poitiers, en paraissant nous associer à des dispositions qui froissent nos sentiments religieux, outre qu'elles sont susceptibles de me porter, dans ma profession, un grave préjudice.

— Il fallait le dire!

— Je le dis. »

Dans les yeux qui se fixaient enfin sur les miens, passait une lueur de revanche, la revanche implacable du gendre qui vengeait sur le mort les espérances que le vivant avait trompées.

« Voilà qui est bien fâcheux, en effet, car si votre beaupère n'est pas incinéré..., il n'ira pas davantage à l'église.

— Et pourquoi, je vous prie?

— Parce que l'église est fermée aux suicidés... Vous m'obligez à vous dire, à mon tour, ce que j'eusse voulu vous cacher. M. Colomès s'est donné la mort.

— Ah! bah!

— J'en ai fait la preuve irréfutable... Je vous la fournirai, le cas échéant..., devant le commissaire de police. Songez seulement aux conséquences de cette révélation et voyez si les avantages pour vous en compensent les inconvénients. L'inhumation sera retardée; vous serez retenu ici...; enfin l'on pourra lire, aux faits divers des journaux parisiens, que M. Colomès, âgé de soixante-seize ans, et dont la fille est honorablement connue à Poitiers, a mis fin à ses jours par épouvante de la misère.

— Il ne nous a jamais rien demandé.

— Parbleu! Mais depuis la mort de sa femme vous êtesvous préoccupé de savoir comment il vivait?

— Nous croyions qu'il travaillait.

— Merci pour cet hommage à sa verte vieillesse et à sa bonne volonté!

— Est-ce de notre faute, s'il a eu peur de s'humilier en s'adressant à sa fille?

— Oui, puisqu'il dépendait de sa fille de lui épargner cette humiliation.

— Il n'aurait rien accepté de nous.

— Ceci mérite une explication. Vous la donnerez, si bon vous semble; mais permettez-moi de vous dire qu'il y aurait un moyen bien plus simple de concilier vos scrupules et... vos intérêts. J'ai, moi, le respect de toutes les croyances sincères..., à condition que ce respect soit réciproque. Acquiescez au vœu de votre beau-père, et, rentré à Poitiers, rien ne vous empêchera de faire dire une messe et même plusieurs, pour le repos de son âme.

— Nous n'avons de conseils à recevoir que de nous-mêmes. Puisqu'il en est ainsi, je décline toute responsabilité et déclare n'assumer aucune charge.

— J'en prends acte. J'étais sûr que nous finirions par nous entendre. Tout, dans ce logement, vous appartient..., sauf le locataire pour quelques heures encore. La vie de cet honnête homme n'eut pas de secrets; si sa mort en a un, qu'il

reste entre vous et moi. »

Le gendre a grommelé je ne sais quoi et s'est éclipsé, me laissant maître de la place.

« Et allez donc! » eût dit Colomès.

Je ne revis l'horloger qu'au moment de la levée du corps. Il était un étranger pour tout le monde, hormis la concierge avec laquelle je savais qu'il avait causé en me quittant. Nous nous saluâmes simplement. Il ne m'adressa pas la parole.

Il prit la tête du cortège, au départ de la maison mortuaire. Je marchais derrière lui avec Fournery, Charpin et Gerberoy. Je regrettais assurément que le père Colomès fût accompagné au cimetière par ce paroissien..., mais je jouissais de l'ennui que celui-ci, homme d'ordre et bien pensant, devait éprouver en suivant ce convoi civil et de dernière classe. Nul, heureusement, ne le connaissait. A Poitiers, on l'eût montré du doigt.

Aussi bien, le corbillard était promu à une classe supérieure par les fleurs qui recouvraient le drap. Mais l'immortelle y dominait... autre cause de souffrance pour le régleur de pendules.

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