CHAPITRE PREMIER
tradictoires : son culte pour la liberté et la détention perpétuelle de Vif- Argent?
Philémon s'échappait par la tangente :
« Il est certain que nous l'aimons en égoïstes, ce pauvre petit. Je l'ai souvent dit à Phonsine...; mais c'est bien difficile à faire comprendre aux femmes! »
Admis dans l'intimité du ménage, c'est sur lui-même, naturellement, que je l'amenai d'abord à s'ouvrir.
Il ne se fit pas prier, plus empressé, si l'on veut, à tisonner pour lui, qu'à raviver pour moi son feu. Le résultat était le même : une douce chaleur communicative..
Colomès me répétait souvent : « Vous ne pouvez pas savoir... Vous n'étiez encore qu'un gamin, à cette époque. »
Et je lui répondais : « Tant mieux! Vous avez la preuve ainsi que ce que j'aime à retrouver dans vos récits, c'est non pas ma jeunesse, mais la vôtre. »
Ils me la racontaient. Le printemps de leur vie, c'était le printempsde 1871. Il n'y en avait jamaiseude plus beau. Quand ils disaient : au printemps..., la date était sous-entendue. Jusqu'à la nature qui semblait vouloir par sa profusion, cette année-là, faire oublier l'hiver terrible! Dès la fin de mars, le Luxembourg était un bosquet plein d'oiseaux, et, dans la banlieue dévastée, une végétation luxuriante recouvrait les décombres, festonnait les ruines. Tout concourait au renouveau universel. Une brise de joie passait dans l'air. Ivres de ce printemps-là, Philémon et Phonsine ne s'étaient jamais dégrisés.
Et pourtant, à la vérité, mai, le joli mai, n'avait duré pour eux qu'une semaine. Quelle semaine, par exemple! Errant, traqué, recru, roulé vivant et sans cérémonie vers le Père- Lachaise, comme un condamné à mort auquel il n'est donné que de choisir son cimetière..., Colomès avait rencontré le salut en Phonsine. Et c'était tout de même le joli mai, puisqu'ils avaient fait connaissance dans ce mois et ces circonstances-là!
Avant d'y venir, mon voisin s'étendit sur son origine, dont il était fier.
«Je suis un enfant du quartier des Gobelins...; né rue Croulebarbe, au bord de la Bièvre..., du temps où il y avait encore une Bièvre! Je perdis ma mère de bonne heure. Elle était blanchisseuse. Je l'attendais à la sortie du lavoir, barrière de Fontainebleau. Je me souviens, ohl très vaguement, d'une petite femme épuisée, qui succombait sous des charges de linge humide plus hautes et plus lourdes qu'elle. Mon père, qui était mégissier, m'éleva durement. Il faisait peu de différence entre ma peau et celles qu'il corroyait. J'eus bientôt une belle-mère qui me traita de la même façon. A dix ans, je tournais la roue d'une machine à percer des trous dans les boutons de nacre. A treize ans, je commençai mon apprentissage d'ouvrier bijoutier..., nourri et couché, pas payé! Et allez donc! Mon instruction? Elémentaire, naturellement. Je la complétai moi-même plus tard, à tâtons et à mes moments perdus. Qui perd gagne. J'ai fréquenté la Mutuelle. Nous y étions nombreux, cent cinquante au moins. Les aînés servaient de moniteurs aux plus jeunes qu'eux. Il y avait d'autres économies. Dans la classe enfantine, nos tables étaient recouvertes de sable; nous nous exercions dessus à tracer des jambages qu'un râteau effaçait. Ensuite, nous écrivions sur l'ardoise. On ne donnait de l'encre et des cahiers qu'aux élèves de la cinquième classe.
Il interprète mal mon sourire :
— Oui, on a critiqué l'école mutuelle... Il est vrai qu'on n'y apprenait pas grand'chose : la lecture, l'écriture, l'arithmétique, un peu de musique...; mais ce qu'on apprenait, on le savait bien. J'ai observé que l'enfant, pour se faire comprendre de ses camarades, a une faculté que les professeurs ne possèdent pas au même degré. C'est une clef qui ouvre sans effraction. Rousseau a dit avec raison : « Resserrez le « plus possible le vocabulaire de l'enfant; c'est un très grand « inconvénient qu'il ait plus de mots que d'idées. » Je me suis quelquefois demandé si l'habitude d'enseigner, contractée à l'école par beaucoup d'enfants de ma génération, n'avait pas formé cette pépinière d'ouvriers qui préparèrent dans les