CHAPITRE PREMIER
associations et les réunions publiques, la chute de l'Empire.
— Bref, les autodidactes, dont Benoît Malon fut le prototype.
— Si vous voulez. Ils s'exprimaient sans correction, sans élégance, mais leur vocabulaire d'écoliers traduisait fidèlement leur pensée. Les soixante signataires du Manifeste, point de départ de l'Internationale, qui inspira à Proudhon son livre sur la capacité des classes ouvrières, étaient, pour un bon tiers, des ouvriers d'art. Je vous citerai Murât, mécanicien, Tolain, ciseleur, Limousin, passementier, Camélinat, monteur en bronze. Eux et quelques autres avaient acquis, à force de veilles et d'études, un petit fond de savoir qu'ils sentaient la nécessité d'accroître; aussi se réunissaient-ils, le soir, aux Gravilliers..., deux chambres, au premier, meublées de deux tables, de trois chaises et de bancs d'auberge.
— Bethléem et son étable.
— La crèche de l'Internationale, oui. Je me joignis à eux pour suivre des cours improvisés. Un ancien professeur libre employé à l'Hôtel de Ville, Jules Andrieu, nous enseignait des éléments de sciences et de littérature. Il était borgne, comme son ami Gambetta.
— Dans le royaume des aveugles, dit le proverbe...
— Taisez-vous, journaliste! Andrieu portait, en effet, plus de distinction dans l'esprit que dans les manières. Il a écrit, pour la Bibliothèque populaire de l'École Mutuelle, une Histoire du Moyen Age, qui vaut les meilleures1. Un commis architecte, Chemalé, faisait des cours de géométrie et de comptabilité. Pierre Denis, alors peintre-décorateur, nous initiait aux théories de l'échange et au mécanisme des banques. C'est lui qui m'a révélé Proudhon. Les auditeurs étaient Malon, teinturier, mon cher Varlin, relieur, Combault, bijoutier, Landrin, ciseleur, Charbonneau et Pindy, menuisiers, Debock, typographe, Johannard, feuillagiste...,
1. Nommé à la Commune, au second tour de scrutin, dans le quartier du Louvre, il vécut pauvre, à Londres, jusqu'à l'amnistie et mourut en 1881 vice-consul de France à Jersey.
et des fondeurs, des tourneurs sur métaux, des tailleurs de pierre et des tailleurs d'habits, des brossiers et des doreurs, des cordonniers et des imprimeurs..., tous animés, comme moi, devant le tableau noir, du désir d'apprendre et de comprendre. A ces ouvriers ne suffisait pas d'avoir affirmé leur existence collective : ils ne voulaient plus d'un corps social composé de pièces rapportées. Ils fournissaient les bras, ils voulaient aussi fournir la tête... Et allez donc! »
Le père Colonies faisait assez souvent claquer ces trois mots dans la conversation, comme la mèche d'un fouet qui enlève l'attelage.
Le fouet n'enlevait quelquefois qu'un dada.
« L'ignorance de l'ouvrier le rend impropre à exercer le pouvoir, c'est convenu! Mais pourquoi le manque d'instruction ou l'instruction primaire, que vous lui reprochez comme des tares rédhibitoires, n'en sont-elles pas pour le soldat de fortune auquel toutes les fonctions sont accessibles, toutes les ambitions permises, et qui juge, décrète, administre gouverne? Il en est de même, d'ailleurs, de l'officier de carrière, à qui la science des affaires publiques n'est pas plus infuse par le sabre, qu'elle ne l'est à l'ouvrier par l'outil. »
Sur ce sujet fertile, Philémon ne tarissait pas; mais je le ramenais à la Commune, impatient de savoir exactement quel rôle il y avait joué.
Scène inoubliable que celle où, pour la première fois, redressant sa petite taille et fronçant les sourcils, il m'a dit :
« J'ai commandé le fort de Vanves et les positions adjacentes! »
Le père Colomès s'aperçut de mon étonnement et dut s'y méprendre, car, d'une voix qui grondait comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, il s'écria :
« C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen! Un général Boisdemachin (je devine qu'il faut entendre Boidenemetz), président du 4e Conseil de guerre, a eu beau déclarer: « Un homme qui s'enferme dans un fort et soutient une lutte « contre des soldats français n'est pas un honnête homme! »