CHAPITRE PREMIER
J'ai commandé le fort de Vanves contre Versailles et je prétends être un honnête homme, moi aussi. Parmi ceux qui nous ont jugés et condamnés, les Grimai, les Douville et les Gaveau, ne pourraient pas en dire autant!
— Mais, pour qu'on vous proposât ce commandement, vous étiez donc ancien soldat?
— Pas du tout! répondit Colomès, gaiement, cette fois. J'habitais le quartier du Temple et j'étais simple garde au 86e bataillon fédéré. Même je vous jure que je ne souhaitais pas d'avancement. Mais le 2 mai étant allé voir mon ami Varlin à l'Hôtel de Ville, j'y rencontrai Henri Brissac, mon ami aussi, secrétaire général de la Commission executive de la Commune. Il me dit : « Tu viens à propos... Rossel a besoin, au fort de Vanves, d'un homme déterminé, pour remplacer Ledrux1, qu'il n'aime pas... C'est ton affaire. » Je protestai en vain que je ne possédais aucunes connaissances militaires. Je n'étais pas même déserteur. Brissac insista2. Je consultai Varlin. « Il s'agit, avant tout, me dit-il, de rétablir « l'ordre là-bas. C'est une mission de confiance, et tu auras « pleins pouvoirs. » Il avait parlé, je partis immédiatement, comme j'étais, avec mon képi de simple garde, et, je m'en souviens, un rase-pet d'alpaga qui me donnait l'air d'un garçon de café, plutôt que d'un officier supérieur. Et allez donc!
« En somme, me disais-je en route, c'est moins difficile, sinon plus dangereux, de défendre un fort que de fabriquer une paire de bottes I »
J'arrivai à Vanves vers onze heures du soir. Le pli cacheté que je portais à Ledrux lui annonçait son débarquement. Un peu interloqué d'abord, il prit ensuite assez bien la chose, et me donna même quelques bons conseils avant de me quitter. Il me recommanda notamment de ne pas laisser sortir les artilleurs. « Le Comité central, me dit-il, a prescrit de les
1. Ledrux est mort à l'hôpital Debrousse en 1921, âgé de 81 ans.