‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 22 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

intrépide. Finalement, tout était laissé à l'initiative de chacun. Je vis Delescluze sortir de la mairie, appuyé sur sa canne. Il allait inspecter nos défenses... ou bien choisir son lit de parade : un tas de pavés. Personne ne conservait plus d'illusions sur le dénouement. Les mâchoires de l'étau se resserraient sur nous. C'était la défaite, ce n'était pas la panique. On acceptait le sort. Les incendies ne furent pas inutiles; ils firent comprendre aux insurgés qu'ils n'avaient plus à demander ni à espérer grâce. Bon avertissement. La clémence du vainqueur n'a jamais grandi que lui. Possible que Thiers ait profité de nos violences ; mais nous avions nousmêmes trop à gagner aux siennes, pour nous reprocher de les avoir provoquées.

— Pour n'être pas dérisoire, il faut qu'une couronne d'épines fasse saigner le front, dis-je.

— Vers midi ou une heure, possédé par l'idée fixe de joindre Varlin, j'étais place de la Bastille. Des femmes, des enfants, offraient leurs services aux fédérés... ; mais beaucoup avaient pris, derrière les barricades, la position du tireur couché, commode pour dormir. Ils avaient l'air ivres, ils n'étaient, comme moi, qu'exténués. D'autres mangeaient un morceau sur le pouce, aussi tranquillement qu'au chantier, et buvaient à la ronde dans un pot de fleurs ou à la régalade, au litre. Je bus avec eux. J'aurais bien voulu ensuite faire un somme, à l'ombre, en attendant les événements; mais je me connais : trois nuits blanches à rattraper...; la foudre même, en tombant à côté de moi, ne m'aurait pas réveillé. Enfin, je pensais encore : « Attention!... Prends garde qu'on n'insinue, en t'envoyant ad patres, que tu cuvais ton vin! Il n'y a que les armées régulières auxquelles il soit permis de s'enivrer avant le combat. » C'est Canrobert qui disait à ses soldats d'Afrique, la veille d'un engagement sérieux : « J'apprends que beaucoup d'entre vous ont des économies... Qu'ils se hâtent de les boire, ou bien ils auront affaire à moi ! » Si l'un de nos généraux, à nous, avait tenu le même langage, quel billet de faveur pour Satory, hein?

« Bref, je me raidis contre la fatigue, et je redescendis vers les boulevards. Je croisai une voiture d'ambulance à l'arrière de laquelle pendait un bras, comme une béquille au cul d'une charrette qu'on décharge... Un peu plus loin, je rencontrai un fédéré à qui un éclat d'obus avait enlevé les deux fesses et que l'on transportait dans un baquet rempli d'eau... Ah! les hurlements de ce malheureux et ses efforts pour flotter!... Je ne pourrais pas dire à laquelle des barricades de la porte Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin, je brûlai mes dernières cartouches. Je me rappelle seulement qu'un orgue de Barbarie nous jouait des motifs d'Orphée aux Enfers, pour nous exciter. A partir de ce moment-là, je n'ai plus que des impressions confuses. Je marchais comme un somnambule... ; enfin, je promenais au hasard le sommeil agité, irrésistible qui s'était emparé de moi. J'errais encore la nuit venue, une nuit embrasée, où la bataille faisait à mes oreilles le bruit de la mer qui se retire, mais pour remonter quelques heures après. J'étais guidé par une main invisible... ou par un vague instinct de la conservation qui me dissuadait de rentrer chez moi, rue Chariot. Si j'avais fait le sacrifice de ma vie, je ne me souciais pas du tout d'être arraché de mon lit par les soldats pressés de me fusiller. La mort est une chose et les circonstances de la mort sont une autre chose. Le condamné peut avoir une préférence, pas vrai? Une chute que je fis, sans doute parce que je n'avais plus la force de me traîner, me réveilla en sursaut. Je regardai autour de moi. J'étais devant le marché du Temple. J'avais roulé pendant je ne sais combien de temps sans m'éloigner de mon quartier. Il fallait pourtant prendre une résolution. Phonsine vous dira si je fus bien inspiré en allant demander l'hospitalité à un de mes camarades de bataillon et d'atelier, Prosper Lagneau, qui demeurait cité Boufflers...

— Dis-le toi-même, bon apôtre! fait-elle, pour n'être point en reste d'agacerie avec lui.

— Soit. Vous connaissez la cité Boufflers, aujourd'hui cité Dupetit-Thouars... C'est un endroit bien curieux avec ses

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