‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 23 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

enfoncements, ses coins, ses racoins, ses culs-de-sac dans un cul-de-sac, ses cours fermées par des grilles qui ne défendent rien, et ses vieilles maisons basses, cernées de toutes parts. Une véritable souricière, quoil Si j'en suis revenu, ce n'est pas de ma faute!

— Non, c'est de la mienne! marmonne malicieusement Phonsine.

Il se tourne vers elle, cligne de l'œil et poursuit :

— Je montai donc chez Prosper. Ce fut sa sœur qui m'ouvrit. Je ne l'avais vue jusque-là que trois ou quatre fois.

— Deux fois, précise Phonsine, qui a cessé de virer : la première fois à la sortie d'une réunion publique au Vaux-Hall, où j'allais chercher mon frère, et la seconde fois à un piquenique au Lac Saint-Fargeau, où l'on a dansé ensemble...

— Elle m'accueillit gentiment, malgré sa déception...; car c'était Prosper qu'elle attendait et non pas moi. Est-ce vrai?

— Aussi vrai que je te demandai d'abord de ses nouvelles.

— Et que je ne pus t'en donner. Alors, tu me dis : « Faut vous reposer. Vous en avez besoin. »

— Le fait est que je n'ai jamais vu quelqu'un dans un état pareil. Ah! tu n'étais pas beau!...

— « Si mon frère rentre, qu'elle ajouta, il prendra mon lit. » Je voulais m'étendre tout habillé sur celui de Prosper, mais elle m'obligea à me dévêtir... Elle m'ôta même mes chaussures, que j'étais incapable d'enlever tout seul. Est-ce exact, nom de nom?

— Oui; tu avais la tête assez lourde pour dispenser les soldats d'y mettre du plomb. Il dormait, tandis que je tirais ses godillots. Le ciel tout rouge éclairait la chambre. Le bruit des détonations se rapprochait, mais il ne l'entendait pas... Quand je l'eus déchaussé, bien le bonsoir! Il n'a plus pris conseil que de l'oreiller. Et il en disait, des choses, dans son sommeil! Il appelait Eugène, il appelait Prosper, il se figurait être encore au fort de Vanves.

— Je battais la campagne.

— Tu la battis toute la nuit et une partie de la journée du

lendemain, avec un peu de fièvre, juste assez pour m'aider à sauver la situation, si elle se compliquait; et nécessairement elle se compliqua. Les soldats, vers le soir, pénétrèrent dans la Cité. Ils perquisitionnaient partout... Mais j'avais eu le temps de réfléchir... Je le réveillai et je lui dis : « Ne parlez pas, ne bougez pas... et laissez-moi faire... »

Il l'arrête, de peur qu'elle ne diminue son mérite en glissant sur les détails.

— Pas si vite, je te prie. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle avait fait disparaître tout ce qui pouvait me trahir ou me compromettre : armes, képi, vareuse, pantalon, godillots, guêtres... A leur place, elle avait étalé au pied du lit des vêtements civils de son frère. Mieux encore, citoyen : elle m'avait débarbouillé, lavé les mains et peigné pendant mon sommeil!...

— Et puis après? interrompt Phonsine.

— Après? Tu n'as peut-être pas eu la présence d'esprit de disposer des fioles de pharmacie sur la table, pour blouser les soldats... »

Rien de plus drôle ni de plus touchant à la fois que Philémon faisant l'éloge de Baucis sur un ton courroucé.

Elle hausse les épaules : — Que d'histoires pour peu de choses !

— Enfin, quand un sergent se présenta, elle n'eut qu'à me désigner en disant: «C'est mon frère... lia la fièvre typhoïde.» pour mettre en fuite le sergent. Mais que ce brave garçon, s'il court encore, ne s'imagine pas que son apparition m'a été funeste. C'est tout le contraire, hein, Phonsine ? L'amour, après une émotion comme celle-là, ne s'attarde pas aux préliminaires...

Phonsine ne rougit pas. Rougir n'est plus de son âge. Mais ses yeux restent clos un instant, pour mieux voir en arrière.

Colomès, cependant, continue : — Nous n'étions pas encore au bout de nos peines. Nous fûmes avertis, bientôt après, de la visite du commissaire, qui me connaissait : « Tu vas chan-

Page 1