CHAPITRE PREMIER
ger de quartier », décida Phonsine. Et elle me conduisit chez une de ses tantes, qui habitait de l'autre côté de l'eau, rue Saint-Jacques, et qui était giletière. Une brave et digne femme, qui ne s'affolait pas non plus. Nous espérions que Prosper Lagneau lui avait demandé asile. Hélas! non. Toutes les recherches de Phonsine demeurèrent infructueuses. On n'a jamais su ce qu'il était devenu. Passé, dans le tas, au moulin à café, il alla, sans doute, comme tant d'autres, aux fosses communes creusées pour la circonstance.
Un silence. Entre les vieux, une minute, le spectre se dresse, fait un signe peut-être, et s'évanouit.
— Je restai caché pendant un mois, rue Saint-Jacques. Il ne fallait pas songer à retourner chez moi. Sous prétexte de perquisitions, on m'avait à peu près dévalisé, d'ailleurs. Qui? La police? Non : les voisins. Que risquaient-ils? Vivant, j'avais tout intérêt à faire le mort, et mort, je les embarrassais encore bien moins. Phonsine venait me voir souvent. Par l'entremise de Marie Vinçard, la fille du vieux chansonnier Saint-Simonien, elle réussit à me procurer l'acte d'origine d'un ouvrier suisse, dont le signalement répondait au mien, et, un soir de la fin de juin, je pris le train pour Genève, où j'arrivai sans encombre, après avoir déjoué la surveillance du commissaire de police Gallet, qui flairait les voyageurs à Bellegarde1. Phonsine, elle, me rejoignit un peu plus tard, quand notre existence fut assurée.
J'envisage l'hypothèse où Colomèseût été pris, condamné...
— Je l'ai été! fait-il avec vivacité. Déportation dans une enceinte fortifiée, s'il vous plaît!
Il dit cela, grandi d'un demi-pouce et les yeux brillants, comme il a dit : j'ai commandé le fort de Vanves!
— Oui, je sais... mais si vous aviez accompagné vos camarades en Nouvelle-Calédonie?
— Eh bien! je l'aurais attendu, déclare Phonsine.
— Et si on vous l'avait fusillé?
1 II y avait remplacé Paulus, le frère du chef de musique de la Garde.
— J'y pensais, reprend-elle; j'y pensais en regardant couler la Seine, chaque fois que je passais les ponts pour aller retrouver ce mauvais sujet!
Ils se sourient... et leur sourire va, des années vécues, à celles qui leur restent à vivre, ensemble.
Car le propre de Philémon et Baucis est de donner l'impression que la vieillesse peut les perclure, les clouer chacun dans un fauteuil, sans qu'ils cessent pour cela de s'appuyer l'un sur l'autre, si la vue et l'ouïe leur sont conservées.