LA LUNE DE MIEL D'UNE PROSCRIPTION
Contrairement à mes habitudes, je me mettrai souvent en scène, au cours de ce récit. J'en suis fâché, mais il me serait trop difficile sans cela de montrer par quels chemins je suis entré dans la confiance de mon voisin, si bien qu'il finit par me préférer, pour exécuteur testamentaire, à des amis de plus ancienne date.
Il y a chez moi trois choses que Colomès fut d'abord surpris d'y voir, lorsqu'il me rendit mes visites : un tambour, un portrait, qui est celui de mon bisaïeul, pensionnaire des Invalides, et une croix d'honneur, la sienne.
Le tambour me vient de Huysmans. Il l'avait trouvé chez un brocanteur et transformé en corbeille, où il jetait ses papiers. Je lui ai conservé cette destination, qui me plaît.
Huysmans citait volontiers cette phrase de Baudelaire : « Je hais l'armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. »
Conformément à ce précepte, mon ami avait crevé, d'un côté, la peau d'âne, comme on aveuglerait un malfaiteur, pour le réduire à l'impuissance.
Cette caisse, que l'usage et le temps ont patinée, culottée, est, à n'en pas douter, un tambour militaire. Il a une histoire obscure que j'aime mieux ignorer. On a battu sur lui la diane, la charge et la retraite. Il a entraîné des hommes à la mort. Il a résonné dans la victoire et dans la défaite, pareilles,
pour les cadavres sur lesquels ses roulements tombaient par pelletées, en veux-tu, en voilà!
Il est à présent sous ma table, infirme, inoffensif, ceint de courroies et de cordes, comme une momie de bandelettes. Il prend ses invalides chez moi. Il a fait plus de bruit qu'il n'en fera désormais. Nourri d'imprimés et d'écritures, il s'éteint dans l'intimité de ce qu'il a si longtemps exécré. Je venge sur lui des années de silence troublé.
Mon bisaïeul est contemporain de ce réveille-matin. Je pouvais croire qu'ils avaient fait ensemble les campagnes du premier Empire. Je n'en éprouvais pas plus de fierté pour cela. J'étais, en outre, déconcerté. Dans le visage complètement rasé de ce petit homme coiffé du bicorne en bataille, et les mains superposées sur sa canne, je discernais plutôt le gamin de Paris, que le grognard impénitent. Il m'encourageait à la familiarité. Je l'interpellais parfois. « Grand-père, quand saurai-je enfin quelles glorieuses entailles, quelles frasques de guerre vous valurent cette croix, le seul bijou de famille que j'aie trouvé dans mon héritage? »
Et, narquois, il semblait me répondre : « Un peu de patience, petit; tu verras, tu verras... »
J'ai vu. Je me suis procuré, non sans peine, aux Archives du Ministère de la Guerre, les états de service du soldat dont je descends, et je les ai communiqués, dans un transport d'allégresse qui dure encore, au père Colomès.
Guillaume-Martin Motet, né à Paris en 1779, a fait toute sa carrière... dans le corps des sapeurs-pompiers! Il s'y enrôla en 1800. Je le soupçonne d'avoir employé ce moyen pour échapper au service militaire.
On ne compulse pas assez les registres où sont immatriculés nos aînés. Nous y trouverions leurs poussières et la trace de leurs vertus. Mon bisaïeul, en ce temps-là, portait l'habit bleu de roi, sans épaulettes, avec revers, collet et parements en velours noir et retroussis en serge bleue, le pantalon dans les demi-guêtres à glands rouges, le casque en cuivre à plumet bleu et rouge, le baudrier verni et le sabre briquet.