‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 31 sur 175 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Il fallait donc le dire !

« Ce qui n'a pas empêche le spirituel caricaturiste Cham, de dessiner, à l'occasion du premier anniversaire du 18 mars, un chiffonnier auquel il prêtait cette réflexion : « Il y a un an, j'étais fonctionnaire public! »

— Peut-être Cham entendait-il par là que la Commune n'avait pas enrichi ses fonctionnaires.

— Oh ! c'est peu probable. Le coup de pied de l'âne n'est jamais une caresse. »

Si j'aime ce quartier sanguin et bilieux, où passent, comme sur un visage, toutes les expressions de la souffrance et de la misère ? Je le crois bien I Mais je l'aimais davantage lorsque l'échafaud n'y était qu'un souvenir. Il manquait une calamité à ce lieu qui paraissait les réunir toutes. A présent, c'est complet : les bois de justice sont revenus!

Je rends grâce, néanmoins, à la troisième République, d'avoir attendu que son vieux serviteur Colomès fût mort, pour rétablir l'Abattoir à notre porte. Une tête coupée à froid répand dans l'air autant de vapeurs de sang qu'un champ de bataille couvert de cadavres.

J'avais avec mes voisins des relations charmantes. Nous évitions réciproquement d'être indiscrets. Pour cela, nous correspondions par la fenêtre. Fréquemment, en hiver, soulevant les rideaux et me voyant inoccupé derrière mes brisebise, Colomès me faisait un signe de tête qui voulait dire : « Est-ce que je vous dérange ? »

Je répondais, par gestes également : « Non, venez... » Et bientôt après, il entrait, vif et cordial, dans mon cabinet de travail. Rarement les mains vides. Il prétendait avoir retrouvé la veille, « en farfouillant », quelques documents sans valeur qu'il m'apportait. Je songeais à ces aimables vieillards appelés vulgairement papas-gâteaux, parce qu'ils sont coutumiers de friandises pour leurs jeunes amis.

Je soupçonnais Colomès de diviser ses présents afin de prolonger son plaisir, et comme ce plaisir je le partageais, l'innocent artifice faisait deux heureux.

— En collectionnant la plupart des ouvrages, livres et brochures, que les exilés ont publiés, me disait-il, je ne pensais pas, ma foi! qu'ils seraient utiles, un jour, à quelqu'un. Vous en possédez beaucoup déjà... mais celui-ci, l'avez-vous?

Et il agitait un de ces opuscules, placards ou in-32, que les pamphlétaires des proscriptions de 51 et de 71 glissaient sous enveloppe pour les introduire subrepticement en France.

Il me montrait d'abord la pièce rare, de loin, comme du nanan..., et c'était assez souvent du Félix Pyat.

Celui-ci, réduit à l'impuissance par des exils successifs, avait adopté un projectile, la lettre ouverte, grâce auquel le plus éloigné de ses ennemis n'était jamais hors de portée-

En a-t-il craché des lettres ouvertes et des toasts, le vieux tireur! A-t-il assez éparpillé le gros plomb des journalistes et des orateurs démagogues ! Théâtre à part (et il est d'essence romantique), ses œuvres tiennent dans une cartouchière.

Colomès m'abandonnait le bourgeois, fils de bourgeois, le publiciste, le tribun populaire, l'homme si peu d'action..., tout ce que je voulais enfin, excepté l'auteur du Chiffonnier de Paris et des Deux Serruriers...

Au regard de mon ami, je crois bien qu'il suffit, pour être absous de toutes fautes, d'avoir écrit la Brouette du Vinaigrier, le Vuidangeur sensible, les Crochets du père Martin, Bruno le fîleur, Jenny V ouvrière, ou les Typographes parisiens, drames de métiers.

Mais la question aujourd'hui n'est pas là. Colomès reconnaissait que ses compagnons d'exil avaient noirci beaucoup de papier inutilement.

« C'était un moyen de tromper l'attente d'une amnistie que nous croyions prochaine, en faisant savoir à nos amis de France que nous existions encore et que la défaite ne nous avait pas abattus. Les exilés sont longs à s'apercevoir qu'ils ne se lisent qu'entre eux et que leur voix n'a pas d'écho.

Page 1