‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 32 sur 175 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

— Et puis, observais-je, cette démangeaison d'écrire, ce prurit de narration, toutes les proscriptions l'ont éprouvé..., celle de 51 comme la vôtre.

— Plus encore que la nôtre! Et c'est compréhensible. Sur cent trente proscrits, Charles Hugo compte cinq ouvriers, cinq! Les autres appartenaient aux professions libérales... Des bourgeois!

— Assurément, monsieur Colomès : mais souvenez-vous de ce qu'a dit en substance votre maître Proudhon : « C'est le peuple, indifférent ou sympathique, c'est lui le grand parjure de décembre. » Et Jules Favre abondait dans ce sens lorsqu'il répondait, en 1867, aux chefs de l'Internationale lui demandant son concours contre l'Empire : « Vous seuls l'avez fait, Messieurs, renversez-le seuls. »

Colomès, piqué, sursaute :

« Saigné à Lyon en 1834 et à Paris en 1848, le peuple avait ces deux leçons-là trop présentes à l'esprit, en 1851, pour ne pas rendre la pareille à la bourgeoisie ! Chacun son tour. »

Triste aveu! Le vieil ouvrier n'a pas encore compris que jouer la partie ou s'en désintéresser, c'est tout un pour lui, et qu'il perd toujours du moment que la politique bat les cartes.

Mais je me garde bien de l'entreprendre là-dessus. J'aime mieux qu'il me parle des débuts de la proscription en Suisse.

Déjà plusieurs exilés de 71 m'ont raconté leur évasion. Ceux à qui un ami fit passer la frontière me retraçaient leur anxiété, à Bellegarde, lors de la vérification des passeports, puis, leur soulagement incoercible, explosif, quand ils s'étaient vus hors d'atteinte. Sous le tunnel, dans le train, ou sur la route, à pied, le même sentiment de reconnaissance, uni au victorieux instinct de la conservation, les avait jetés au cou de leur compagnon de voyage, voire du premier venu, stupéfait de cette effusion... et c'était de toute leur vie la minute la plus exquise, celle dont l'arrière-goût de menthe laisse à jamais la bouche fraîche.

« On ne fait pas l'apprentissage de la liberté, on la sait ainsi, par révélation, me confirme Colomès. Il faut, pour la connaître, avoir mordu dedans, comme l'affamé dans un morceau de pain tendre. J'avais préféré le séjour de la Suisse à tout autre, parce que c'est un pays de langue française et que j'étais à peu près sûr, en outre, de trouver du travail dans la bijouterie, à Genève. J'y tombai, néanmoins, comme le couvreur d'un toit, et pour la plupart de mes camarades, la commotion avait les mêmes suites que pour moi. Après l'étourdissement, nous manifestions de toutes les manières la joie de nous sentir sains et saufs. C'est encore une heure bien agréable. Vous ne vous imaginez pas le bien-être qu'on éprouve. On ne peut pas dire qu'on respire, tant qu'on n'a pas passé par là. Nous débordions de fraternité, nous nous mettions en quatre les uns pour les autres. On avait beau ne pas s'être connus pendant la Commune, on se reconnaissait à ce signe qu'on en avait été. La défaite et le malheur nous rapprochaient. La lune de miel des proscriptions est un enchantement. On se jure un dévouement éternel, et l'on est sincère. Le radeau de la Méduse immédiatement après le naufrage, quoi I

« Inutile de vous dire que mon premier soin à Genève fut de me mettre en rapport avec les réfugiés qui s'y trouvaient déjà.

« Lyon et le Creusot avaient fourni les premiers contingents.

« Dès 1870, était arrivé le père Saignes, plâtrier à la Guillotière, qui avait, le 28 septembre, au balcon de l'Hôtel de Ville, proclamé Cluseret général en chef des armées du Midi de la France. Et allez donc ! Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, inculte au physique et au moral, possédait le don d'entraîner. Il dirigeait comme pas un, nu-tête, en berger, une manifestation, et perçait le tumulte de son galoubet. Il avait effrayé la bourgeoisie lyonnaise, et le Conseil de guerre s'en était souvenu en le condamnant à la déportation dans une enceinte fortifiée.

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