CHAPITRE DEUXIÈME
« Après lui, était venu un autre orateur de réunions publiques, l'ouvrier balancier Bruyas, poursuivi pour excitation au meurtre du commandant Arnaud. Vieille barbe aussi, voué aux présidences de clubs, Bruyas donnait la preuve de son impuissance en répétant sans cesse qu'il luttait depuis trente ans pour la Révolution.
« Puis, avaient fait leur apparition, à Genève, les ouvriers compromis dans l'insurrection du 23 mars, le mécanicien Antoine Perrare, robuste, énergique, le cœur, la langue et les bras toujours à la besogne ; le tourneur opticien Colonna, son frère de doctrine; les tisseurs Verdier et Tissot, qui n'étaient, — le dernier surtout, — ni sans prétentions, ni sans courage.
« Enfin, le mouvement avorté du 30 avril avait envoyé les rejoindre Léonard Fournier, mécanicien, Joseph Véron, serrurier, Tacussel, serrurier aussi, ex-délégué des Ligues du Midi et de l'Est, un homme d'action qui, comme moi, détestait les journalistes; Louit Guittat, ferblantier et gérant du Cri du peuple lyonnais, un autoritaire qui renfermait le sentiment d'une supériorité méconnue; Benoît Velay, tulliste et ex-conseiller municipal; Simonet, cordonnier; Tracol, fabricant d'articles de pêche, un vieux de 48, emprisonné au fort d'Ivry après les journées de juin, antécédents auxquels il devait sans doute d'avoir fait partie de la Commission provisoire installée pendant deux jours à la mairie de la Croix- Rousse. Il retrouvait à Genève trois de sescollègus sur quatre : Jean Drevet, Pochon et Louis Raymond, figures effacées.
« Une femme, Virginie Barbet, qui tenait un débit de boissons, avant la guerre, et avait rédigé, en 70, le manifeste des femmes lyonnaises incitant à l'insoumission des jeunes gens sous les drapeaux; deux voyageurs de commerce, Emmanuel Jeannin, ex-lieutenant de francs-tireurs à l'armée des Vosges, et Himbert, qui faisait avec bonne humeur le courtage des marchandises et la propagande des idées, complétaient, sur les rives du Léman, la liste des contumaces dont le Conseil de guerre avait salé la note. Mais le petit nombre de ces
choristes se grossissait de figurants ayant plus ou moins sujet d'être inquiets. Je citerai Charles Blanc, charpentier; Vola, marchand de cuirs et peaux ; Auziau, chiffonnier ; Bertranche, tisseur et ex-capitaine de francs-tireurs; Blacher, artilleur, passé à l'insurrection; Mathieu, marchand lyonnais débonnaire, qui avait commandité le Cri du peuple local; Tony Graillât, enfin Dumartheray, impliqué dans les poursuites sans effet dirigées, au moment de la guerre, contre les internationalistes lyonnais.
« A la fin de mars, le Creusot et Saint- Etienne, soumis, avaient à leur tour poussé vers la Suisse quelques épaves.
« C'était l'ancien maire du Creusot, J.-B. Dumay, qui avait essayé de vaincre l'usinier Schneider dans son fief ; c'étaient les membres de la Commune proclamée le 26 mars : le vannier Gaffiot, les frères Lagoutte, Leblanc et Nigault, mécaniciens; le cordonnier Victor Lemoine; l'horloger Supplicy; Leprêtre, ajusteur; Claude Maître, cafetier.
« A l'agitation stéphanoise, réprimée à la même époque, se rapportait l'arrivée à Genève de Bertrand, marchand de charbons, Dissart, mécanicien, Chômât, armurier, Etienne Faure, cordonnier, Durbize, comptable, etc.
« Enfin le vent avait apporté, comme des flammèches de la Commune de Marseille, après l'embrasement du 4 avril, les ouvriers Danthoine, J.-B. Pillard, Mabilly, Philibert Perrin, Bosc, l'officier de santé Boissière, le poète Adolphe Carcassonne, et Alphonse Pélissier, qui s'intitulait ex-général, condamné à mort en même temps que Gaston Crémieux.
« La proscription des départements, vous le voyez, se composait en grande partie d'ouvriers. Certains trouvèrent tout de suite de l'ouvrage et purent aider leurs camarades sans le sou; mais ils ne soulageaient leur misère qu'en la partageant.
« Au commencement, les Lyonnais se réunirent chez leur concitoyen Mathieu. Il avait ouvert, avec sa femme, rue de l'Entrepôt, aux Pâquis, un petit café-restaurant qu'il transforma plus tard en hôtel de Lyon.