CHAPITRE DEUXIÈME
« C'est chez lui que fut ébauchée notre première société de secours mutuels.
« Quant à la fine fleur de la proscription, vous pensez bien qu'elle se donnait rendez-vous ailleurs que dans les caboulots. Elle frayait le moins possible avec les ouvriers comme nous, obscurs combattants qui n'avions fait, en prenant le fusil, un jour, que changer d'outil. »
J'interromps le narrateur.
— Bref, vous laissiez subsister entre les classes ces démarcations que vos principes réprouvaient.
— Ma foi, oui. C'était au Café du Nord que s'attablaient alors, de leur côté, les piaffeurs, les chefs... enfin ceux que l'on appelait les grandes hottes.
— J'en conclus que vous n'étiez pas un client de ce Café du Nord.
— Assurément. J'avais autre chose à faire. J'avais un état, moi!
Ce n'est pas la première fois que perce, chez mon voisin, le vieil antagonisme entre les deux formes de la productivité. Il regarde, je le sais, comme des parasites sociaux, tous ceux qui ne créent pas ou ne perfectionnent pas, de leurs mains, un objet quelconque, utile, autant que possible.
J'ai toujours évité la discussion. . ., mais aujourd'hui, tant pis !
« Ne croyez-vous pas, monsieur Colomès, que la sanctification du travail manuel est encore un préjugé, le préjugé du muscle? Physiques ou intellectuelles, voyons, toutes les facultés se valent et concourent à l'activité humaine. Prenez garde, avec vos distinctions subtiles, de perpétuer ce régime des classes qui vous est odieux. Encore un peu et vous séparerez l'ouvrier d'élite du manœuvre, le terrassier du boulanger, le salarié agricole d'avec le salarié d'usine ou de fabrique. Où vous arrêterez-vous si le quatrième état se subdivise lui-même en une infinité de prolétariats qui devront s'émancipera tour de rôle et par degrés? »
Colomès m'a jeté, sous l'auvent de son béret, un coup d'œil sévère.
« Que pouvions-nous avoir de commun, je vous prie, avec les hommes qui se prélassaient sur la banquette, au Café du Nord?
— Mais... des souvenirs..., un drapeau..., des morts...
— Vous ne les avez pas entendus pérorer, récriminer, dénigrer...
— Non, je me figure seulement que vous étiez moins à plaindre avec un métier, qu'eux de n'en point avoir. L'estaminet ne m'attire pas, je n'y mets jamais les pieds; mais, en exil surtout, le café est un bureau de placement gratuit, un palier de communication pour l'incertitude et l'espérance. Une table suffit aux gens qui n'ont plus de foyer, pour s'en refaire un, dont le prix de la consommation n'est que le loyer. Ah ! sous le drapeau décoloré des journaux de Paris, les beaux retours offensifs que je devine, au Café du Nord! Tantôt on y apprenait l'élévation de Thiers à la Présidence de la République, et tantôt la réhabilitation de Jules Favre, absous des faux qu'il avait commis et avoués. La France honnête se ressaisissait. Vingt-huit conseils de guerre sous pression, débitaient la mort, les travaux forcés, la déportation, la prison... et ne se reposaient que le dimanche, jour du Seigneur...
« Quand vous lisiez le compte rendu des dix-sept audiences consacrées aux dix-sept accusés de la première fournée, Ferré, Jourde, Courbet, Paschal Grousset, Assi, Trinquet, etc.. tous membres de la Commune, quel sujet d'émotion pour vous!
— D'émotion... et de tristesse aussi..., balbutie Colomès avec embarras.
J'ai compris. Je traduis tout haut sa pensée. Le colonel Merlin, président, et le commandant Gaveau, commissaire du gouvernement, éperviers au poing de la justice, remplissaient leur rôle, somme toute. Ils n'avaient point aiguisé, dans les camps, leurs serres, pour les laisser au fourreau. Mais puisque leur proie était sacrifiée d'avance, on eût souhaité qu'elle fît une plus Hère défense et qu'un beau désespoir alors la secourût! A une discussion laborieuse, à des