‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 35 sur 175 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

bêlements sous les griffes et sous les crocs, qu'avait-elle à gagner? Jourde, petit caissier refaisant ses additions, pour se justifier de l'inculpation d'abus de confiance, avait l'air de revenir de Bruxelles plutôt que de Satory...; et Me Lachaud pouvait refuser la main à son client Courbet, sans la recevoir sur la figure. Deux seulement affrontaient le tribunal. C'était le cordonnier Trinquet disant : « J'ai été insurgé, oui; j'ai fait le coup de feu derrière les barricades, c'est vrai, et si je regrette une chose, c'est de n'y avoir pas trouvé la mort, car je ne verrais pas aujourd'hui des collègues qui ont eu leur part d'action, refuser leur part de responsabilité. » Et c'était Théophile Ferré barbouillant d'avance de son sang, les spectateurs qui le huaient, les avocats qui arguaient et les juges qui s'évertuaient. Mais le véritable langage de l'insurgé terrassé, on ne devait l'entendre que trois mois plus tard et dans la bouche d'une femme : Louise Michel. Elle réclamait le peloton d'exécution ; on l'en priva, peut-être pour l'exemple. Car il est bon d'enseigner que le front qu'on incline, voit la mort de plus près que le front qu'on relève!

— Certainement, déclare Colomès. Considérez néanmoins que nous étions en sûreté... partant mal qualifiés pour apprécier l'attitude de nos infortunés amis. Il eût fallu nous voir à leur place. On peut toujours dire que l'on aurait, le cas échéant, de qui tenir... , il ne s'ensuit pas que ce soit de Louise Michel. »

J'aime cette franchise ; elle m'encourag;e à ramener Colomès au Café du Nord, dont nous nous sommés éloignés.

« Razoua en était le premier pilier, à gauche, en entrant par la rue du Rhône, reprend mon informateur. Curieuse physionomie que celle de cet ancien maréchal des logis aux spahis, chevronné et médaillé. Certains officiers en demisolde, sous la Restauration, devaient lui ressembler, mais avec plus de prestige..., vu qu'ils n'écrivaient pas. Razoua, lui, l'uniforme jeté aux orties, avait collaboré aux journaux d'opposition, Nain jaune, Réveil... Le procès de Blois, en 70, et son rôle au 31 octobre à la tête du 61e bataillon de la garde

nationale, contribuèrent à le faire valoir. Il fut élu à l'Assemblée nationale, vota, à Bordeaux, la continuation de la guerre et démissionna, le 31 mars, comme avaient fait ses collègues Delescluze, Malon, Pyat, Gambon, Cournet, Tridon, Millière. Mais il ne siégea pas à côté d'eux à l'Hôtel de Ville. Cluseret lui confia le commandement de l'Ecole militaire. Il n'en délogea que le 22 mai, sous le feu des Versaillais. Une heureuse inspiration l'avait alors conduit boulevard Malesherbes, chez le baron Sylvère d'Ezpeleta, une connaissance d'Afrique. Le baron, non content de donner asile au fugitif, prépara son évasion. Chose assez difficile. Toute la police possédait le signalement de Razoua et son physique ne se prêtait guère aux déguisements. Impossible d'éclaircir son teint basané, de raboter son nez en bec d'aigle et d'effacer la cicatrice d'une blessure, reçue au visage, dans un engagement avec les bédouins. Le baron paya d'audace. Il se procura dans les vingt-quatre heures deux passeports, l'un à son nom, l'autre au nom d'un secrétaire supposé, Esteban y Marquez, qu'il emmenait avec lui en Suisse. Le stratagème réussit. Deux jours après, Razoua et son sauveur débarquaient à Genève, ayant franchi la frontière à la barbe du terrible Gallet ! Razoua l'échappait belle, car ce Gallet, avant d'offrir ses services à Versailles, avait collaboré, vers la fin de l'Empire, aux journaux d'opposition et, fréquemment alors, il croisait l'ancien spahi dans l'escalier de l'imprimerie du Réveil, rue d'Aboukir.

« A Genève, Razoua fut accueilli à table et à bras ouverts par le père Fesneau, négociant en vins à Cette, auquel on ne pouvait reprocher que d'avoir, après le 4 Septembre, représenté l'Hérault dans la fameuse Ligue qui devait soulever le Midi. Ils ne s'ébranlèrent ni l'un ni l'autre. Plus tard seulement, électrisé par des responsabilités imaginaires, Fesneau avait cherché une rade à Genève et transporté son commerce avec lui, quai des Eaux-Vives.

« Tous les jours invariablement, sur le coup de cinq heures, Razoua allait prendre son absinthe et fumer sa pipe au Café du Nord. Il en fit bientôt, pour les exilés, un point de rallie-

Page 1