CHAPITRE DEUXIÈME
ment. Les Genevois et la police même le leur indiquaient, si bien que les mouchards venus de France y rôdaient aussi. On se dévisageait obliquement, d'une table à l'autre, on parlait bas derrière les journaux en éventail, et le beau lac, dont la largeur du quai séparait nos gaillards, était sans attraits pour eux, qui lui tournaient le dos. Ils ne jouaient pas, ils échangeaient des nouvelles, des impressions et des regards. Razoua excellait à dépister les mouchards; on le choisissait pour arbitre dans les affaires d'honneur et, absolument désintéressé, il ne vivait pas des services qu'il rendait. Mais qu'il était mal entouré! Sa société se composait, pour une bonne part, de fils de famille égarés dans la Révolution, notamment de cette bohème de la presse et du Quartier Latin, qui avait voltigé à la Préfecture de police autour de Raoul Rigault.
Elle fréquentait aussi aux Charmettes, dans la campagne Brot, aux Pâquis, sur l'emplacement du Kursaal actuel. Les Charmettes étaient le nom d'une petite pension de famille tenue par les parents de MUe Emilie Lerou, la tragédienne qui appartint à la Comédie-Française. La maison, au milieu d'un grand parc et de beaux ombrages, fut la plus paisible du monde, jusqu'au jour où le père Lerou y reçut, sans savoir à qui il avait affaire, le jeune et séduisant Léon Massenet de Marancour et sa maîtresse, une soi-disant comtesse italienne, qui avait un œil de verre, puis bientôt après, Nina Gaillard, son imposante mère, et leurs trois chats, Mioche, Carmagnole et Tirelipatte!
« Massenet, petit journaliste, frère aîné du compositeur et de l'officier de gendarmerie, avait été, sous la Commune, lieutenant-colonel inspecteur divisionnaire du casernement. Nina de Callias, séparée de son mari, était pianiste et donnait des concerts de musique classique.
« Dans son salon parisien de la rue Chaptal, ouvert à toute la bohème artistique et littéraire de ce temps-là, Raoul Rigault, Flourens, Peyrouton, Ernest Lavigne, Verlaine, Lepelletier, Bazire, Ferdinand Révillon, qui furent de la Commune, allaient quelquefois. Cette circonstance pouvant
lui attirer des ennuis, elle s'était réfugiée à Genève. Les Charmettes devinrent alors un rendez-vous de singulière compagnie. On y voyait — et sur un bon pied celui-là — Edmond Bazire, ex-rédacteur à La Marseillaise^, le père Gaillard, Ferdinand Révillon, ex-directeur des douanes; Kinceler, ex-directeur des vivres à la Marine... Des chefs de bataillon : Cœurderoy, Louis Roger, Jean Noro du 22e, dit des boites vernies, parce que réactionnaire, et Louis Brunereau, le fourreur de la rue des Martyrs, chez qui Pyat et Gambon avaient trouvé asile sous l'Empire2... Puis encore, Maxime Vuillaume du Père Duchêne et son ami Bellanger, collaborateur de Vallès au Cri du Peuple ; le père Zeppenfield, ex-secrétaire de Rossel et professeur d'histoire; Jules Montels, ex-colonel de la 12e légion; cinq auxiliaires de Rigault à la préfecture de police : Clermont, chef du personnel, les dessinateurs Slom et Pilotell, Teulière, délégué adjoint, et Laprade, ex-contrôleur général, neveu de l'académicien. Laprade amenait Arthur Arnould. L'abbé Paris les avait cachés ensemble chez lui et n'avait pris congé d'eux qu'à Genève. N'oublions pas deux jeunes étudiants en médecine : Paul Bricon, qui avait été juge d'instruction de Protot, à la Justice, et le petit Ducrocq, dit le général, que j'avais eu pour médecin-major, au fort de Vanves. Ah! le vide-bouteilles que c'était... et que ce fut encore à Genève, où il essayait en vain, pour vivre, de placer des machines agricoles! Enfin Babick, factotum de Nina, dont il faisait les courses, l'accompagnait en bottes montantes et redingote serrée à la taille par une ceinture rouge, au Casino Saint- Pierre, où cette dame donnait ses concerts, sous le nom de Nina de Villard3.
« On n'engendrait pas la mélancolie, aux Charmettes. La fête s'y prolongeait bien avant dans la nuit, sous les chênes et les ormeaux du parc. On jouait la comédie, on dansait la