CHAPITRE DEUXIÈME
Carmagnole... Un jeune Français, votre ami Léon Massol, fils de la basse de l'Opéra, organiste, compositeur et soidisant ingénieur, non compromis dans la Commune, assaisonnait les bamboches de sa verve caustique et n'annonçait guère alors l'homme de science qu'il devint plus tard1. On se jetait bien, quelquefois les assiettes à la tête, mais tout le monde se réconciliait, le lendemain au Café du Nord.
« A la fin, Lerou, averti qu'il logeait des communards, les mit à la porte; mais il ne cessa pas pour cela de les entendre, car ils allèrent se loger dans une maison voisine, au fond des jardins. »
Colomès fait une pause et conclut : « Je sais bien qu'ils étaient jeunes, pour la plupart... Ils auraient dû songer, néanmoins, que la mauvaise opinion qu'ils donnaient d'eux rejaillissait sur tous et pouvait nous mettre en mauvaise posture.
« La police locale, cependant, ne nous tracassait pas trop. Elle était fixée sur notre identité. Elle savait que Marquez, c'était Razoua; Bedel, Lefrançais; Legris, Bayeux-Dumesnil, ex-délégué à la mairie du IXe; Léon Noël, Massenet; Eugène Arluison, Vuillaume; Walker, Laprade; Larive, Arthur Arnould; Ottin, Benoît Malon; Lesage; Retterer; Claude, le père Miot; Roussel, Adolphe Clémence, etc.. Et elle le savait si bien que son chef, Girod, nous engageait officieusement, dans notre intérêt, à conserver pendant quelque temps encore nos noms d'emprunt. Précaution assez inutile d'ailleurs, pour certains d'entre nous, dont les portraits s'étalaient sur le journal, à la vitrine des papetiers, et jusque sur les paquets de tapioca I
« Quoi qu'il en soit, les autorités genevoises avaient, en juin 71, un certain mérite à nous ménager, car on ne pouvait pas dire que c'était faute d'avertissement. Le gouvernement français multipliait ses efforts pour nous atteindre. Je ne vous l'apprends pas. »
1. Mort à Genève en 1909, il y a créé un laboratoire de bactériologie dérivé de l'Institut Pasteur.
Non. Cela, je le sais. Dès le 26 mai, avant même que la lutte fût terminée, Jules Favre avait invité les représentants de la France à l'étranger à solliciter l'arrestation immédiate de tout individu compromis dans « l'attentat de Paris » et en fuite. Il stimulait les rabatteurs de la manière la plus adroite, en traitant tous les vaincus indistinctement comme de vulgaires malfaiteurs, dangereux partout.
La Suisse et l'Angleterre firent la sourde oreille à cet hallali. La Confédération hésita à violer le principe du droit d'asile, une des bases fondamentales de la vie politique en Suisse, et l'Angleterre ne voulut pas davantage confondre le droit des gens avec le droit des gendarmes.
Le ministre des Affaires étrangères adressa alors à ses agents diplomatiques la fameuse circulaire du 6 juin, exposant les causes de l'insurrection et dénonçant l'Internationale des travailleurs à la vindicte universelle.
Enfin, au mois de juillet, Jules Favre lançait sa première demande d'extradition.
Elle concernait justement Razoua, inculpé d'incendies volontaires, de vols qualifiés, de séquestration de personnes et de plusieurs meurtres. Rien que ça! Tenu de présenter un échantillon de criminel, Jules Favre avait mis au compte de celui-ci à peu près toutes les infamies. Il n'en apportait pas les preuves, mais il promettait de les fournir, espérant que notre plénipotentiaire à Berne, M. de Chateaurenard, par l'odeur alléché, justifierait au moins la moitié de son nom.
Colomès, me voyant au fait de la situation, continue :
« Cette fois le gouvernement fédéral s'exécuta. Le 17 juillet, Razoua fut arrêté, comme il sortait du Café du Nord, et emprisonné à Saint-Antoine. L'affaire souleva, en Suisse, une émotion généreuse. C'était, pour nous, dont le Journal de Genève ne cessait de réclamer l'expulsion en masse, une question de vie ou de mort. Si Jules Favre enlevait l'extradition de Razoua, il en exigerait d'autres. Razoua confia sa défense à un avocat français, naturalisé Genevois, Mc Am-