CHAPITRE DEUXIÈME
berny, et lui remit un mémoire justificatif que les journaux reproduisirent. Il démontrait, en invoquant un alibi aisément justifiable, qu'il n'avait pu s'approprier les bijoux et les dentelles de la marquise de Galliffet. En outre, loin d'ordonner le pillage de l'Ecole Militaire, il avait fait apposer les scellés sur l'argenterie et les objets précieux qui s'y trouvaient. Enfin, l'histoire d'une paire de bottes dérobée à un officier était plutôt du ressort des tribunaux comiques, et Genève s'en divertit pendant huit jours. Mais rire n'empêchait pas d'avoir l'œil au guet. Des meetings populaires et des mesures prises par les sections de l'Internationale en Suisse entretenaient l'agitation. On nous écrivait des Montagnes : « Si vous ne vous sentez pas en sûreté, venez chez « nous, on vous cachera. » Des permanences surveillaient les gares, les stations de bateaux et les routes conduisant aux postes-frontières. Cette effervescence, qui dura six semaines, aboutit heureusement à la mise en liberté du prisonnier. Sommé de produire des preuves, Chateaurenard, qu'une poule aurait pris, livra bien le complet commandé pour Razoua dans les ateliers de confection fournisseurs des conseils de guerre; mais à l'essayage, tout s'étant décousu, le gouvernement français n'insista pas et retira de lui-même sa demande d'extradition. Razoua, d'ailleurs, n'en fut pas moins condamné à mort par contumace. Bah! Un de plus, un de moins...
« Ce n'était pas comme à Genève, où l'enjeu de la partie en valait la peine. Le cas particulier de Razoua intéressait tous ses compagnons d'exil. Lorsque son sort fut réglé, ils respirèrent. On jouit du bel été et de la vue du lac. Les masques tombèrent, et les lunettes. Lefrançais, dont une composition chimique avait argenté les cheveux, rajeunit tout à coup aux yeux de sa logeuse. Arnould, Laprade, le père Gaillard, et bien d'autres! laissèrent repousser leur barbe et n'eurent plus l'air depostuler un engagement au Grand Théâtre. Enfin, les consommateurs qui boudaient le Café du Nord depuis l'aventure de Razoua, allèrent aux cafés du Levant, de la
Couronne ou de la Bourse, prendre leur absinthe... au sucre !
« Quant aux réfugiés qui avaient trouvé de l'ouvrage, ils cessèrent de trembler pour le lendemain et appelèrent auprès d eux leurs femmes, leurs enfants, en attendant l'amnistie après laquelle les moins optimistes d'entre nous ne croyaient pas languir pendant neuf ans!
« C'est à ce moment que Phonsine vint me rejoindre et qu'on s'installa chemin des Savoises, où j'avais loué deux petites chambres. Je travaillais. Je n'étais déjà plus réduit, comme en arrivant, à la portion congrue, rue du Cendrier, chez le père Rameau, qui nous nourrissait, pour moins de vingt sous par jour, avec les reliefs des grands restaurants.
« J'avais fait aussi la connaissance de quelques braves cœurs dévoués aux nouveaux venus, qui leur ressemblaient comme des enfants à leur père.
« On rencontrait encore à Genève, en 1871 , des proscrits du Deux Décembre : le docteur Poux, le pharmacien Darier, le tailleur Hilbey ; l'homme d'affaires Faucon, le relieur Dupleix, le père Raymond, qui était aveugle et vendait des journaux. Ils n'eurent qu'à se rappeler leurs déboires pour compatir aux nôtres. L'orgueil d'avoir passé par là dominait, chez ces vétérans de l'exil, la douleur de voir leur cause se traîner dans les recommencements et la République ramasser la trique dont l'Empire s'était servi.
« Quelques Genevois ne nous témoignaient pas moins de sympathie. Le brave Philippe Corsât nous faisait une place dans son petit journal, le Carillon, et Charles Perron, peintre émailleur, internationaliste, nouvellement marié, donnait chaquejour, rue de Lancy, à Carouge, le couvert à plus d'un. Il hébergea assez longtemps Benoît Malon et n'eut pas à s'en louer, comme vous le savez. Passons.
« Une autre maison nous était grande ouverte, celle d'une jeune femme, M"'' Olga Lévachoff, dont le beau-frère, Nicolas Joukovsky, réfugié russe, devint, lui aussi, un de nos bons amis. Secondé par des Genevois comme Schlaich, peintre sur émail; Darier, fabricant d'aiguilles de montres et disciple de