CHAPITRE DEUXIÈME
Pierre Leroux; Baud-Bovy et Gaud, artistes peintres, Joukovsky s'ingéniait pour procurer des passeports aux insurgés cachés à Paris. Il fallait, d'abord, récolter dans les ateliers des actes d'origine qu'on envoyait en France, où ils étaient convertis en passeports. L'appropriation de ces actes d'origine à l'usage qu'on en voulait faire incombait à Joukovsky et au père Boulanger, dit l'astronome ou le chimiste, un vieux révolutionnaire qui avait conspiré avec Barbes, conspiré contre l'Empire..., et dont le télescope, sur le quai du Mont-Blanc, invitait les passants à chercher des hommes dans la lune, tandis qu'il s'employait pour eux, sans aller si loin.
« Il avait formé un élève, le mécanicien Perrare, de Lyon. Beaucoup durent le salut à leur habileté. D'un passeport lavé et blanchi à souhait, ils faisaient coup double. Le même passeport qui avait facilité l'évasion de Lavalette, favorisa celle de Vaillant.
« Un jour, jour de fête! quelqu'un réussit à mettre la main, dans les bureaux de la police, sur une dizaine de passeports en blanc... La difficulté était de les expédier à Paris. Ils y arrivèrent dans le double fond d'une valise que pilotèrent un graveur du Val de Saint-Imier, Adhémar Schwitzguébel, et une autre fois, le peintre Gustave Jeanneret, de Neuchâtel.
A Paris, les messagers s'abouchaient avec des amis sûrs : Mme Lefrançaisf,?Charles Lemonnier, secrétaire général de la Ligue de la Paix, Pierre Vinçard et ses enfants, le Dr Robinet, Crevât, vieux républicain, proscrit sous Louis-Philippe, Lucienne Prins, qui fabriquait des parapluies au Marais..., d'autres encore. Ils connaissaient les cachettes des fédères et leur portaient la clef des champs. Retenez leur nom, citoyen, vous en avez Pétrenne!
« Une grande ressource pour le fretin de la proscription fut, à cette époque, le Temple-Unique, mis à notre disposition par les sections genevoises de l'Internationale et par la Loge maçonnique. Comme c'était tout près de chez nous (la plaine
de Plainpalais à traverser), nous allions souvent, Phonsine et moi, passer la soirée au Temple-Unique, appelé aussi la Boîte à secrets par les Genevois impartiaux, pour qui leur Conservatoire est la Boîte à musique, le Bâtiment électoral la Boîte à gifles et la Synagogue la Boîte à grimaces.
« Les sections, alors au nombre d'une trentaine, tenaient leurs séances en bas ou au premier étage, dans plusieurs petites salles aménagées à cet effet. On nous en réserva une. Au début, ce fut charmant, intime, familial. Le Temple- Unique était ouvert aussi bien aux femmes qu'aux hommes; elles y apportaient leur ouvrage, cousaient, brodaient et tricotaient. On se racontait l'évasion du dernier venu, quand il ne la racontait pas lui-même... autant de petits drames, le feuilleton parlé du jour, des histoires dans lesquelles chacun retrouvait un peu de la sienne. Des assemblées générales, le dimanche, se terminaient par un change-banal, ou divertissement comportant des chants, une sauterie et un piquenique populaire, auquel participaient nos amis des sections romandes, horlogers et bijoutiers.
« Bientôt on s'occupa de mêler l'utile à l'agréable. Dès le mois d'octobre, le groupe d'initiative et de propagande de l'Internationale organisa des conférences, qu'il demanda aux réfugiés. Il fit pourtant une exception en faveur du défenseur de Razoua, élevé par gratitude, en quelque sorte, au rang de membre honoraire de la proscription.
« Me Amberny se chargea donc d'un cours de droit politique. Le père Boulanger, lui, enseigna l'astronomie populaire. Un architecte, Dianoux-Vivarès, ex-membre de la commission municipale du XVIIe arrondissement, fit un cours de dessin.
« Les enfants ne furent pas oubliés. Les ouvrières de Genève, giletières, blanchisseuses, lingères, cigarières, etc.. qui avaient fondé, quatre ans auparavant, la première section des travailleuses de l'Internationale, profitèrent de notre arrivée pour essayer de réaliser leur projet d'une école enfantine gratuite. Ce fut l'occasion d'une belle fête de Noël. Le